Les deux types de drogues

29 avril 2017

Les drogues sont un sujet politique rare et sporadique. Il n’est traité que lorsqu’il suscite un débat de type binaire, comme les chérissent beaucoup de zappeurs et débatteurs.  Les drogués sont-ils de vilains jouisseurs ou de fragiles victimes ? Faut-il les punir ou les aider ? La salle de shoot étant devenu le lieu ultime d’affrontements entre les outrances pénalistes et caritatives. Bref, les drogués sont-ils, comme les immigrés, les fonctionnaires, ou les financiers, la cause ou la conséquence des turpitudes de l’Histoire.

Un raisonnement dichotomique oppose les drogues licites et illicites, thérapeutiques et récréatives, dures et douces (c’est-à-dire rapidement addictive ou non), enfin, selon qu’elles induisent ou non des comportements risqués et antisociaux.

Mais, très vite, l’observation des faits conduit à interrompre tout raisonnement de type binaire.

L’alcool, qui fait partie des drogues les plus dures, et les plus inductrices de comportements risqués et antisociaux, est aussi la plus licite, la plus accessible et la plus répandue.

Les opioïdes (morphine, héroïne) qui sont les plus rapidement addictives, les plus antisociales et les plus toxiques, sont prescrite avec un grand laxisme d’indications par les médecins, ceux-là même qui sont en charge  de la prévention et du traitement des addictions.

Les benzodiazépines qui sont assez toxiques et très rapidement addictives, sont distribuées avec une légèreté déconcertante et remboursées par la sécurité sociale.

Le cannabis, essentiellement récréatif, est illicite malgré son niveau de risque en deçà des précédents.

Les amphétamines, ont été longtemps prescrites et remboursées, elles ont même été judicieusement masquées jusqu’à la récente mésaventure du Mediator.

Les antidépresseurs, inducteurs de suicides, d’addictions relativement rapides, restent abondamment prescrits et remboursés malgré leur échec thérapeutique quasi constant.

Occasion de rappeler ici que dans toutes les civilisations les drogues récréatives et thérapeutiques étaient clairement dissociées. Curieusement, la médecine est devenue, de loin, la première pourvoyeuse d’addictions. Ce commerce lucratif nous fait oublier que dans la plupart des troubles psychologiques et des pathologies  psychiatriques (hors psychoses), les thérapies comportementales sont largement supérieures aux diverses drogues licites et remboursées.

Il apparaît que la définition des drogues et leur acception publique demeurent bien vagues. Devant la difficulté d’être binaire, soyons le sans pondération, le seul véritable problème des drogues n’est pas celui de leur caractère licite ou illicite, de leur dangerosité, de leur dureté, ou de leur asocialité, il est peut-être essentiellement celui de leur remboursement…

Il n’existe que deux types de drogues, celles qui sont remboursées et celles qui ne le sont pas.

Références

Des médecines parallèles à la médecine intégrative

17 avril 2017

Auparavant, on nommait « parallèles », ces médecines qui soignaient leurs patients avec des traitements non reconnus par la faculté ou n’ayant pas fait l’objet d’essais cliniques validés par la science. Selon les postulats de la géométrie euclidienne, les parallèles n’ont aucune chance de se rencontrer.  Ni ces médecines, ni la médecine académique ne tentèrent donc jamais le moindre rapprochement, sémantiquement impossible. Deux mondes hermétiques.

Puis, ces médecines ont été nommées « alternatives ». C’était moins rédhibitoire, cela laissait au patient des choix alternatifs. Liberté d’alterner d’une médecine à l’autre en fonction des situations cliniques rencontrées. Les patients consultaient l’académie pour leurs certitudes morbides et côtoyaient les alternatives pour leurs doutes. Ils prenaient garde à ménager la susceptibilité de chacun des praticiens, afin de n’être abandonné, ni de celui qui auscultait le cœur ni de celui qui l’écoutait.

Par la suite, on a utilisé le terme de médecines « complémentaires ». Signifiant clairement au patient qu’il pouvait utiliser les différentes pratiques à sa guise, sans avoir à les dissimuler à aucun des praticiens. La seule condition étant de respecter une hiérarchie tacite entre le fondamental et le complémentaire. L’Université condescendait à ces pratiques dans l’intérêt du patient, à défaut de savoir ou de vouloir les appréhender dans l’intérêt de la science.

Mais toutes ces révisions terminologiques, n’ont pas comblé le fossé. Nul ne sait pourquoi la médecine basée sur les preuves est aussi souvent en échec, même lorsqu’elle applique des protocoles confirmés par la preuve. On ne sait pas davantage pourquoi les pratiques intuitives et empathiques sont aussi souvent efficaces, indépendamment de toute preuve. Et cela dans tous types de pathologie, des plus banales aux plus redoutables.

L’ampleur de la variabilité individuelle dans notre espèce dépasse tout ce que les sciences biomédicales peuvent découvrir par l’expérimentation. Des thérapeutiques probabilistes basées sur des études populationnelles ne seront bénéfiques qu’à 20% ou 30% des patients, alors que diverses méthodes d’autosuggestion seront tout aussi bénéfiques aux mêmes pourcentages. Nombreux sont ceux qui reconnaissent désormais cette réalité et pensent qu’il ne faut priver les patients d’aucune opportunité, même si la rationalité  n’est pas au rendez-vous.

C’est pourquoi, le nouveau terme est celui de médecine « intégrative », avec l’idée sous-jacente d’un patient global auquel il faut accorder la globalité du raisonnable et de l’intuitif. Une médecine qui tapote la main du patient et une qui fait la ponction veineuse. Une médecine qui pleure et une médecine qui saigne.

L’intégration sera complète, et ne nécessitera plus de nouveaux termes, lorsque chacun acceptera les impératifs nécessairement obtus des articles scientifiques et lorsque les universitaires en écriront moins pour laisser plus de temps au tapotage de main.

Pour les élections, prenez le nouveau médicament

11 avril 2017

En ces périodes de verbiages politiques, chacun assène sa vérité chiffrée, reprochant à l’autre camp d’avoir fait monter les mauvais chiffres (chômage, immigration, dette) ou d’avoir fait baisser les bons (pouvoir d’achat, nombre de professeurs). Ces chiffres rabâchés avec un art consommé de l’illusion, comportent tant de biais de lecture et d’interprétation que nul scientifique ne saurait y porter crédit.

Apprécier des actions, en sociologie et économie politiques, présente les mêmes difficultés qu’en médecine pour les maladies dites « chroniques », car l’évaluation ne peut se faire qu’à moyen ou long terme. Il est difficile de savoir si la délinquance est majorée par le laxisme juridique ou le chômage, comme il est difficile de savoir si un infarctus a été causé par le tabac, le cholestérol ou les gènes. Il est encore plus difficile de déterminer si une éventuelle amélioration est due à la poudre de perlimpinpin, au médicament éthique ou au cours normal de la nature. Les meilleures méthodes pour tenter d’approcher ces vérités cliniques reposent sur la plus simple des arithmétiques. On additionne les patients qui ont pris la poudre de perlimpinpin et ceux qui ont pris le médicament et on compte les années de survie. Ou bien on totalise le nombre d’infarctus dans deux groupes dont l’un est fumeur. Simpliste mais pertinent !

Cette arithmétique triviale s’applique mal aux résultats des actions politiques, car leur appréciation est hautement subjective ; par contre, on peut l’utiliser pour imputer ces résultats à leurs responsables. Nous pouvons, par exemple, considérer la période de la cinquième république dont les règles juridiques et les institutions ont été stables. Sur les 21490 jours écoulés depuis le début de cette constitution, son gouvernement a été de droite pendant 14360 jours et de gauche pendant 7130 jours. Ainsi, lorsque des citoyens de droite se plaignent des mauvais résultats, ils devraient être plus discrets, car leur camp en est responsable à hauteur de 66,8 %. Inversement, les citoyens de gauche ne doivent pas hésiter à s’en plaindre, car leurs élus n’en sont responsables qu’à 33,2%. Un raisonnement symétrique s’applique aux citoyens qui estiment que les résultats sont bons.

Seuls les politiciens n’ayant jamais gouverné peuvent être dédouanés à la fois de ces bonnes et mauvaises subjectivités de citoyens. Ces politiciens ont alors toujours intérêt à déclarer que les résultats ont été mauvais. Le marché sanitaire fait de même en proposant toujours un nouveau médicament, là où tous les précédents ont échoué.

La nouveauté pharmacologique et la virginité politique portent des utopies similaires, l’une est l’accès à l’immortalité, l’autre est la promesse du paradis sur terre.

Références

Cancers des rescapés du web

1 avril 2017

Comme la plupart des dépistages généralisés en cancérologie, celui du mélanome (cancer de la peau) n’arrive pas à faire la preuve de son efficacité. Mais comme pour tous les dépistages, la communication ne repose pas sur les données de la science, mais sur l’intime conviction que si l’on dépistait tous les cancers il n’y aurait plus de mort par cancer.

Les intimes convaincus sont des proies faciles pour tous les marchés. En médecine, particulièrement, la dissociation entre vérité clinique et intime conviction revêt parfois des aspects cocasses.

Au cours des derniers mois, trois annonces se sont succédé sur les grands médias sans qu’aucun lien ne soit fait entre elles. D’une part, une grande étude, menée par la Haute Autorité de Santé Américaine, a confirmé l’absence de bénéfice du dépistage du mélanome. D’autre part, deux firmes ont fait la promotion de gadgets diagnostiques pour ce cancer. L’une était une application pour smartphone basée sur des photos à adresser à un médecin en ligne. L’autre proposait une dermatoscopie rapide et facile. Dans les deux cas, le médecin n’avait pas besoin d’être là, ce qui, d’après les publicités, permettait de gagner du temps !

Une autre intime conviction des patients est que l’intermédiaire d’une machine est un gage de précision. Ceci est encore plus cocasse, puisque l’interprétation d’une photo, d’une dermatoscopie ou d’un examen microscopique repose toujours, au final, sur l’œil du médecin et sa subjectivité.

Dans tous les cas, ce médecin dissimulé à l’autre bout du web ne prendra jamais le risque juridique du sous-diagnostic, et il conseillera d’aller consulter un médecin en chair et en os. Le patient, après avoir perdu du temps et de l’argent, se retrouvera donc à la case départ de sa hantise morbide, devant un praticien supposé faillible. Ce médecin consulté, même s’il fait partie de ceux, désormais nombreux, qui connaissent l’inutilité des dépistages, ne le dira jamais à ce patient internaute, car il risquerait de passer au mieux pour un ennemi du progrès, au pire pour un inconscient.

Face à tous ces rescapés du web, les praticiens essaient donc, avec plus ou moins de patience, de panser les blessures de la science et de colmater les fuites de la raison ; ce qui est aujourd’hui une tâche impossible.

Devant ces inextricables et grotesques situations, le médecin a deux choix diamétralement opposés. Soir empocher 25 € en acceptant d’être un rouage de ce système marchand qui avance inexorablement avec le soutien des intimes convictions. Soit empocher la même somme en fulminant contre ce système, ce qui est intenable à terme.

Le cancer est un vrai fléau autour duquel, la science mercatique a diaboliquement réussi à rendre la science clinique dérisoire.

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Poudre de corne aux yeux

18 mars 2017

Dans le Zaïre des années 1970, le commerce de la « poudre de taureau » était florissant. Une petite boîte métallique ronde, sur le couvercle de laquelle était imprimée une tête de taureau aux cornes monumentales, contenait de la poudre issue de ces cornes pilées. Ses vertus aphrodisiaques et son pouvoir érectile étaient incontestés. Qui, d’ailleurs, aurait pu contester un tel pouvoir sans se couvrir de ridicule ?

Ce même Zaïre, aujourd’hui devenu Congo, vivait les soubresauts interminables des guérillas du Katanga, aujourd’hui devenu Shaba. Les routes étaient parsemées de barrages dont la perméabilité était proportionnelle au montant des fameux « bakchichs » versés aux militaires armés de kalachnikov et imprégnés de bière locale.

Mon statut de médecin me permettait de surfer sans trop de mal sur cette poudrière, grâce à la variété de mes bakchichs : nivaquine, pénicilline ou aspirine. Mais le « petit cadeau » le plus prisé  était la « poudre de taureau », car aucune arme, fut elle symboliquement phallique, ne peut remplacer une bonne érection. D’autant plus que les guérillas offrent de belles opportunités coïtales. La vie quoi !

Hélas, en ces temps de guerre, l’approvisionnement était difficile, et mon éthique m’interdisant d’utiliser des placebos de nivaquine, il me fallait trouver des placebos de poudre de taureau. C’est alors que mes infirmiers me montrèrent une salle secrète remplie de boîtes vides de la précieuse poudre. Je n’étais donc pas le premier à avoir eu l’idée du placebo. J’ai même supposé qu’un importateur ne livrait que des boîtes vides, laissant à chaque revendeur le soin d’y mettre une poudre de son choix.

Récemment, un rhinocéros a été tué dans un zoo français, puis amputé de sa corne, car les chinois en achètent la poudre à prix d’or. La forme et la position de la corne augmentent étrangement sa vertu érectile.

Il serait profondément raciste de penser qu’un riche chinois des années 2010 est obligatoirement mieux éduqué qu’un guérillero katangais des années 1970. Par contre je n’arrive vraiment pas à comprendre pourquoi les importateurs chinois de corne de rhinocéros n’ont pas encore atteint le niveau de lucidité thérapeutique de mes infirmiers zaïrois.

Piétons fragiles et malotrus

12 mars 2017

Dans la jungle de la circulation urbaine où des doigts se brandissent pour déshonorer les cieux et où des klaxons égrainent les incivilités, nous apprécions tous cette nouvelle délicatesse des automobilistes qui s’arrêtent immédiatement dès qu’aux abords d’un passage protégé, un piéton esquisse une intention de traverser. Et l’on voit souvent ces piétons, ravis, ajouter un geste de remerciement : contagion de courtoisie, encore impensable il y a quelques années.

Mais parfois, fausse note dans cette convivialité, un piéton malotru brandit à son tour un doigt insolent en direction d’un automobiliste, sous prétexte que ce dernier n’a pas respecté la nouvelle règle, par étourderie ou par défaut de promptitude.

On se met alors à haïr ces passants  qui risquent de gâter les acquis, pour n’avoir pas compris le fonctionnement élémentaire de nos sociétés.

De toutes les espèces, sapiens est celle qui a su le mieux investir la niche de coordination sociale ; l’échange, l’empathie et la coopération, avec leur capacité cumulative, nous ont conféré un avantage définitif sur toutes les autres espèces.

Nous avons tous un sens inné de détection des tricheurs et de pardon à leur égard, tant qu’ils ne menacent pas la coordination sociale.

Ces piétons qui n’ont rien compris me font penser à tous ceux que je vois régulièrement menacer notre solidarité nationale en amassant les dons de la sécurité sociale, avec autant de déraison que les capitalistes fous amassent des fortunes inutiles. Ceux qui n’ayant pas utilisé les trois jours d’arrêt de travail que l’on accorde pour un enfant malade, les réclament avant la fin de l’année. Ceux qui utilisent les ambulances comme des taxis, ceux qui remplissent incessamment leur armoire à pharmacie où se font rembourser les médicaments du chien. Ceux qui réclament au-delà de l’acharnement thérapeutique pour leurs mourants ou comas dépassés, ceux qui se muent en tyrans de la compassion. Ceux qui demandent des indemnités illimitées pour des bobos. Ceux dont les lombalgies servent de passe-droit universel. Ceux dont une égratignure au travail suscite vingt IRM.

Ces exilés de la solidarité nationale sont-ils plus pardonnables que les exilés fiscaux ? Ces collectionneurs de droits sociaux sont-ils moins compulsifs que les richissimes Harpagons cramponnés à leur cassette ?

Certes, la compulsion des riches nous coûte infiniment plus cher que celle des pauvres, mais il ne faut pas négliger l’aspect qualitatif. Les uns comme les autres, me paraissent aussi obtus que ces piétons qui n’ont pas encore compris qu’il pouvait être dangereux de trop raturer le nouveau paysage urbain en train de se dessiner.

La pharmacie du facteur

6 mars 2017

Est-ce que l’hypertension artérielle ou le diabète de type 2 sont des maladies ? Non, ils sont des facteurs de risque d’accident vasculaire (cérébral ou autre). Est-ce que l’ostéoporose est une maladie ? Non elle est un facteur de risque de fracture. Est-ce que l’obésité, la dépression  ou la grippe sont des maladies ? Oui, car elles sont cliniques, c’est-à-dire : perçues par le patient ou son entourage.

Depuis qu’elle dispose d’appareils permettant de mesurer certains paramètres physiologiques ou biologiques, la médecine a pris la très mauvaise habitude de confondre facteur de risque et maladie ?

Ce dévoiement provient de l’idée séduisante que l’on peut empêcher la survenue d’une maladie en corrigeant un facteur biologique de risque. C’est ce que l’on appelle la « prévention primaire » dont la logique et théoriquement parfaite.

Or depuis plus d’un siècle que la médecine tente de corriger les facteurs de risque biologiques par des moyens pharmacologiques, il s’avère que les médicaments de toutes ces préventions primaires sont, soit inefficaces, soit beaucoup moins efficaces que les règles hygiéno-diététiques classiques : marcher, bouger, manger moins de sucres et de graisses.

La pharmacologie s’avère inefficace pour empêcher un premier « instant clinique » tel qu’un accident vasculaire ou une fracture, ou pour retarder une démence. Inversement, lorsque la pharmacologie intervient après une vraie maladie, elle peut montrer une certaine efficacité pour retarder la survenue d’un deuxième évènement clinique. C’est ce que l’on appelle la « prévention secondaire ».

Dit d’une façon triviale : la médecine est plus efficace pour les malades que pour les bien-portants.

Pourquoi les médicaments sont-ils plutôt efficaces en prévention secondaire, alors qu’ils ne le sont pas en prévention primaire ? Nul ne sait aujourd’hui répondre à cette question.

Chaque maladie étant multifactorielle, il existe certainement de nombreux facteurs biologiques et environnementaux, encore inconnus, susceptibles de déclencher un « instant clinique ».

Une des explications possibles de cette supériorité de la prévention secondaire sur la prévention primaire repose sur les comportements individuels. Chacun étant plus enclin à suivre des règles d’hygiène de vie après une première alerte clinique, alors qu’avant toute alerte, l’optimisme naturel de sapiens le rend plus négligeant.

Les médicaments peuvent même être indirectement néfastes avant le premier instant clinique, en favorisant cette négligence.

Bref, en prévention primaire, l’essentiel du conseil médical peut se résumer ainsi : bougez plus et mangez moins. Mais cela parait bien dérisoire, surtout après avoir fait neuf années d’études supérieures.

Il est tout de même plus valorisant, pour les médecins, de disserter sur la pharmacologie d’un facteur biologique, d’autant plus que les patients ont ainsi l’impression que l’on prend mieux soin d’eux.

Références

Médecins acharnés ou sages

28 février 2017

La loi Léonetti a tenté de limiter les pratiques dites d’acharnement thérapeutique et autorisé à pratiquer des sédations profondes pour les malades en fin de vie.

Cette loi est assez mal appliquée en pratique, car la définition de l’acharnement thérapeutique reste encore à trouver. Et les débats sur ce thème s’achèvent souvent par un retour de chacun à ses convictions initiales.

Les médecins les plus « acharnés » ne manquent pas d’arguments : l’acharnement peut être source de progrès futurs, les patients réclament souvent les nouveautés thérapeutiques, les familles sont rarement réticentes à toute nouvelle tentative, etc.

Ces médecins sont probablement guidés en premier lieu par l’humanisme, l’empathie et le devoir de soins, mais il serait naïf de taire d’inconscientes considérations commerciales. La médecine est aussi un commerce, et il faut avoir beaucoup plus de honte à le cacher qu’à le dire. Les industriels font pression sur les médecins pour proposer des chimiothérapies coûteuses ne donnant parfois que quelques semaines de survie d’une qualité médiocre, et tous les médecins, hélas, ne sont pas vierges de conflits d’intérêts.

Puisque ce sujet est d’une extrême complexité économique et sociale, il est préférable de s’en remettre exclusivement à la science, en comparant les résultats cliniques. Les alternatives à l’acharnement sont ce que l’on nomme les soins palliatifs où l’on ne se préoccupe que des douleurs et du confort du patient. Plusieurs auteurs ont donc tenté de comparer ces chimiothérapies avec les soins palliatifs.

Les résultats sont quasi-unanimes, La durée de vie des patients est identique, voire supérieure, avec les soins palliatifs, et les patients ont une meilleure qualité de vie qu’avec les traitements actifs. Il faut ajouter qu’en cas de chimiothérapie, le désir des patients concernant leur lieu de fin de vie est beaucoup moins souvent respecté.

Mais, il y a pire que l’acharnement thérapeutique. Plusieurs patients âgés et porteurs d’un cancer évolué dont l’espérance de vie est inférieure à deux ans, se voient parfois proposer des dépistages pour un autre cancer. Faut-il en rire ? La machine médicale avance parfois sans chauffeur.

Ainsi, que les médecins appartiennent à la catégorie des « acharnés » ou à celle des « sages », ils doivent toujours préférer les soins palliatifs. L’argument des acharnés quant aux quelques semaines de survie qu’ils font gagner à leurs patients n’est statistiquement pas pertinent, et il n’est pas recevable cliniquement.

Références

Mais qui donc est prescripticide ?

21 février 2017

Les lanceurs d’alerte ou redresseurs de torts doivent avoir plus de rigueur scientifique et méthodologique que leurs cibles. Ceci est particulièrement vrai en médecine où, malgré quelques scandales retentissants, les activités médicales jouissent d’une image très positive, car il est insoutenable de penser trop longtemps que ceux dont les missions sont l’assistance et le soin puissent être falsificateurs, inconséquents, guidés par le lucre ou avides de pouvoir.

Au-delà de sa science et de ses résultats, le pouvoir biomédical actuel s’est accru de sa réussite commerciale, de ses capacités démagogiques et de ses collusions médiatiques, le tout démultiplié par l’a priori d’empathie et de bienfaisance dont bénéficient ses acteurs.

La méthode et les mots pour s’attaquer à de tels pouvoirs, doivent être de la plus grande précision, car la moindre erreur déchaîne les quolibets ou la vindicte. Rien n’est plus simple pour le lion que de faire accuser l’âne.

Critiquer la médecine sur l’imprécision de ses termes comme nous l’avons fait, par exemple, pour la confusion permanente entre facteur de risque et maladie, ou pour le mot « diabète » qui désigne deux entités totalement dissemblables, nécessite d’éviter soi-même les erreurs de terminologie.

Après cette envolée lyrique, j’en arrive à mon sujet du jour : le mot « prescripticide ». Ce mot est récemment apparu sur quelques « wiki » anglophones et réseaux sociaux pour désigner une prescription médicale qui tue.

Ceux qui souhaitaient ainsi, avec raison, vulgariser les dangers bien réels de la médecine auraient dû mieux réfléchir à l’étymologie.

Homicide, infanticide, fratricide, bactéricide et suicide désignent successivement le fait de tuer (cide) un homme, un enfant, un frère, une bactérie ou soi-même. Un prescripticide serait alors celui qui tue un prescripteur ou, de façon imagée, une prescription, c’est-à-dire exactement l’inverse du sens donné par les internautes à ce mot.

Le Mediator (par exemple) n’a pas été prescripticide (sauf pour lui-même), alors que ses prescripteurs ont perpétré des homicides (involontaires pour la plupart). Ce type d’homicide par les médecins est déjà bien désigné depuis l’antiquité par le mot « iatrogène » (provenant du médecin). On parle de pathologie iatrogène ou de mortalité iatrogène pour désigner les maladies et les morts provoquées par la médecine elle-même.

Les médecins et leurs prescriptions ne sont donc jamais « prescripticides », mais ils peuvent commettre des homicides iatrogènes. Occasion de rappeler ici que la mortalité d’origine médicale représente dans les pays occidentaux, la troisième cause de mortalité après les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Ce qui mériterait une longue réflexion méthodique et contradictoire pour laquelle il n’est besoin d’aucun mot nouveau. Un peu de science et de courage suffisent.

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Des ménagères aux patients

13 février 2017

Les radios de service public ont su épargner à leurs auditeurs les publicités pour ménagères de moins de cinquante ans. Les rares messages publicitaires proviennent d’ONG, fondations, mutuelles ou ministères. Nous constatons aussi que les sujets de santé sont de plus en plus nombreux : prévention (vaccinations, tabac), économie (génériques), dépistage (octobre rose). Récemment, quatre messages sanitaires se sont succédé sur France Inter avant le journal de 13h.

Le premier émanait d’une station thermale dont les bienfaits étaient démontrés par 60% des utilisateurs qui déclaraient moins souffrir de leur arthrose après la cure. Une preuve basée sur des réponses subjectives relatives à un symptôme subjectif, n’est pas une preuve. Bref, un message dépourvu de science

Le second message en provenance du ministère mettait en garde contre la transmission du virus grippal. Félicitons notre ministère de rappeler que l’hygiène est, de loin, le premier des progrès de l’infectiologie. Mais la grippe et sa prévention sont si rebattues que les cartes en deviennent brouillées. Bref, un message pourvu de suspicion.

Le troisième encourageait à poursuivre le dépistage du cancer du col par frottis vaginal après 45 ans. Ce dépistage a toujours été l’un des mieux suivis, et presque le seul dont les résultats sont peu contestables. Bref un message superflu (sauf Aà rappeler en filigrane le vaccin anti-HPV, ou à préciser que ce vaccin ne dispense pas encore du frottis).

Enfin, le dernier incitait à consulter le plus tôt possible un ophtalmologiste pour prévenir la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), responsable de cécité partielle. Ce message aurait certainement inspiré un sketch à notre regretté Coluche : « puisque cette maladie est liée à l’âge, le plus sûr moyen d’éviter ce diagnostic est de consulter quand on est jeune… ».

Malgré sa bouffonnerie, ce message avait une certaine franchise, car son auteur, Novartis, était clairement nommé. Ce laboratoire vend un médicament capable de ralentir un peu la progression de la DMLA chez 15 à 20% des patients. Ce traitement n’ayant aucun intérêt dans les formes précoces de la maladie, la supercherie sautait aux yeux (si j’ose dire) ; le but mercatique étant d’élargir la cible des consommateurs. En effet, nul ne peut s’attendre à une prévention philanthropique de la part d’un laboratoire qui a fait un scandaleux procès à l’Etat pour empêcher la commercialisation d’un médicament identique et 40 fois moins cher (25 € la dose au lieu de 1000 € !). Malgré les revenus de cette publicité, l’État ne pourra jamais récupérer les milliards d’euros que ce laboratoire lui a fait perdre. Bref un message insolent.

Certes, ce ne sont que des publicités. Mais quatre messages successifs, flous ou fourbes, à une heure de grande écoute, m’ont interpellé. Il ne faut pas prendre le risque de transformer tous les auditeurs en patients encore plus perméables que les ménagères de moins de cinquante ans…

Références