Poudre de corne aux yeux

18 mars 2017

Dans le Zaïre des années 1970, le commerce de la « poudre de taureau » était florissant. Une petite boîte métallique ronde, sur le couvercle de laquelle était imprimée une tête de taureau aux cornes monumentales, contenait de la poudre issue de ces cornes pilées. Ses vertus aphrodisiaques et son pouvoir érectile étaient incontestés. Qui, d’ailleurs, aurait pu contester un tel pouvoir sans se couvrir de ridicule ?

Ce même Zaïre, aujourd’hui devenu Congo, vivait les soubresauts interminables des guérillas du Katanga, aujourd’hui devenu Shaba. Les routes étaient parsemées de barrages dont la perméabilité était proportionnelle au montant des fameux « bakchichs » versés aux militaires armés de kalachnikov et imprégnés de bière locale.

Mon statut de médecin me permettait de surfer sans trop de mal sur cette poudrière, grâce à la variété de mes bakchichs : nivaquine, pénicilline ou aspirine. Mais le « petit cadeau » le plus prisé  était la « poudre de taureau », car aucune arme, fut elle symboliquement phallique, ne peut remplacer une bonne érection. D’autant plus que les guérillas offrent de belles opportunités coïtales. La vie quoi !

Hélas, en ces temps de guerre, l’approvisionnement était difficile, et mon éthique m’interdisant d’utiliser des placebos de nivaquine, il me fallait trouver des placebos de poudre de taureau. C’est alors que mes infirmiers me montrèrent une salle secrète remplie de boîtes vides de la précieuse poudre. Je n’étais donc pas le premier à avoir eu l’idée du placebo. J’ai même supposé qu’un importateur ne livrait que des boîtes vides, laissant à chaque revendeur le soin d’y mettre une poudre de son choix.

Récemment, un rhinocéros a été tué dans un zoo français, puis amputé de sa corne, car les chinois en achètent la poudre à prix d’or. La forme et la position de la corne augmentent étrangement sa vertu érectile.

Il serait profondément raciste de penser qu’un riche chinois des années 2010 est obligatoirement mieux éduqué qu’un guérillero katangais des années 1970. Par contre je n’arrive vraiment pas à comprendre pourquoi les importateurs chinois de corne de rhinocéros n’ont pas encore atteint le niveau de lucidité thérapeutique de mes infirmiers zaïrois.

Piétons fragiles et malotrus

12 mars 2017

Dans la jungle de la circulation urbaine où des doigts se brandissent pour déshonorer les cieux et où des klaxons égrainent les incivilités, nous apprécions tous cette nouvelle délicatesse des automobilistes qui s’arrêtent immédiatement dès qu’aux abords d’un passage protégé, un piéton esquisse une intention de traverser. Et l’on voit souvent ces piétons, ravis, ajouter un geste de remerciement : contagion de courtoisie, encore impensable il y a quelques années.

Mais parfois, fausse note dans cette convivialité, un piéton malotru brandit à son tour un doigt insolent en direction d’un automobiliste, sous prétexte que ce dernier n’a pas respecté la nouvelle règle, par étourderie ou par défaut de promptitude.

On se met alors à haïr ces passants  qui risquent de gâter les acquis, pour n’avoir pas compris le fonctionnement élémentaire de nos sociétés.

De toutes les espèces, sapiens est celle qui a su le mieux investir la niche de coordination sociale ; l’échange, l’empathie et la coopération, avec leur capacité cumulative, nous ont conféré un avantage définitif sur toutes les autres espèces.

Nous avons tous un sens inné de détection des tricheurs et de pardon à leur égard, tant qu’ils ne menacent pas la coordination sociale.

Ces piétons qui n’ont rien compris me font penser à tous ceux que je vois régulièrement menacer notre solidarité nationale en amassant les dons de la sécurité sociale, avec autant de déraison que les capitalistes fous amassent des fortunes inutiles. Ceux qui n’ayant pas utilisé les trois jours d’arrêt de travail que l’on accorde pour un enfant malade, les réclament avant la fin de l’année. Ceux qui utilisent les ambulances comme des taxis, ceux qui remplissent incessamment leur armoire à pharmacie où se font rembourser les médicaments du chien. Ceux qui réclament au-delà de l’acharnement thérapeutique pour leurs mourants ou comas dépassés, ceux qui se muent en tyrans de la compassion. Ceux qui demandent des indemnités illimitées pour des bobos. Ceux dont les lombalgies servent de passe-droit universel. Ceux dont une égratignure au travail suscite vingt IRM.

Ces exilés de la solidarité nationale sont-ils plus pardonnables que les exilés fiscaux ? Ces collectionneurs de droits sociaux sont-ils moins compulsifs que les richissimes Harpagons cramponnés à leur cassette ?

Certes, la compulsion des riches nous coûte infiniment plus cher que celle des pauvres, mais il ne faut pas négliger l’aspect qualitatif. Les uns comme les autres, me paraissent aussi obtus que ces piétons qui n’ont pas encore compris qu’il pouvait être dangereux de trop raturer le nouveau paysage urbain en train de se dessiner.

La pharmacie du facteur

6 mars 2017

Est-ce que l’hypertension artérielle ou le diabète de type 2 sont des maladies ? Non, ils sont des facteurs de risque d’accident vasculaire (cérébral ou autre). Est-ce que l’ostéoporose est une maladie ? Non elle est un facteur de risque de fracture. Est-ce que l’obésité, la dépression  ou la grippe sont des maladies ? Oui, car elles sont cliniques, c’est-à-dire : perçues par le patient ou son entourage.

Depuis qu’elle dispose d’appareils permettant de mesurer certains paramètres physiologiques ou biologiques, la médecine a pris la très mauvaise habitude de confondre facteur de risque et maladie ?

Ce dévoiement provient de l’idée séduisante que l’on peut empêcher la survenue d’une maladie en corrigeant un facteur biologique de risque. C’est ce que l’on appelle la « prévention primaire » dont la logique et théoriquement parfaite.

Or depuis plus d’un siècle que la médecine tente de corriger les facteurs de risque biologiques par des moyens pharmacologiques, il s’avère que les médicaments de toutes ces préventions primaires sont, soit inefficaces, soit beaucoup moins efficaces que les règles hygiéno-diététiques classiques : marcher, bouger, manger moins de sucres et de graisses.

La pharmacologie s’avère inefficace pour empêcher un premier « instant clinique » tel qu’un accident vasculaire ou une fracture, ou pour retarder une démence. Inversement, lorsque la pharmacologie intervient après une vraie maladie, elle peut montrer une certaine efficacité pour retarder la survenue d’un deuxième évènement clinique. C’est ce que l’on appelle la « prévention secondaire ».

Dit d’une façon triviale : la médecine est plus efficace pour les malades que pour les bien-portants.

Pourquoi les médicaments sont-ils plutôt efficaces en prévention secondaire, alors qu’ils ne le sont pas en prévention primaire ? Nul ne sait aujourd’hui répondre à cette question.

Chaque maladie étant multifactorielle, il existe certainement de nombreux facteurs biologiques et environnementaux, encore inconnus, susceptibles de déclencher un « instant clinique ».

Une des explications possibles de cette supériorité de la prévention secondaire sur la prévention primaire repose sur les comportements individuels. Chacun étant plus enclin à suivre des règles d’hygiène de vie après une première alerte clinique, alors qu’avant toute alerte, l’optimisme naturel de sapiens le rend plus négligeant.

Les médicaments peuvent même être indirectement néfastes avant le premier instant clinique, en favorisant cette négligence.

Bref, en prévention primaire, l’essentiel du conseil médical peut se résumer ainsi : bougez plus et mangez moins. Mais cela parait bien dérisoire, surtout après avoir fait neuf années d’études supérieures.

Il est tout de même plus valorisant, pour les médecins, de disserter sur la pharmacologie d’un facteur biologique, d’autant plus que les patients ont ainsi l’impression que l’on prend mieux soin d’eux.

Références

Médecins acharnés ou sages

28 février 2017

La loi Léonetti a tenté de limiter les pratiques dites d’acharnement thérapeutique et autorisé à pratiquer des sédations profondes pour les malades en fin de vie.

Cette loi est assez mal appliquée en pratique, car la définition de l’acharnement thérapeutique reste encore à trouver. Et les débats sur ce thème s’achèvent souvent par un retour de chacun à ses convictions initiales.

Les médecins les plus « acharnés » ne manquent pas d’arguments : l’acharnement peut être source de progrès futurs, les patients réclament souvent les nouveautés thérapeutiques, les familles sont rarement réticentes à toute nouvelle tentative, etc.

Ces médecins sont probablement guidés en premier lieu par l’humanisme, l’empathie et le devoir de soins, mais il serait naïf de taire d’inconscientes considérations commerciales. La médecine est aussi un commerce, et il faut avoir beaucoup plus de honte à le cacher qu’à le dire. Les industriels font pression sur les médecins pour proposer des chimiothérapies coûteuses ne donnant parfois que quelques semaines de survie d’une qualité médiocre, et tous les médecins, hélas, ne sont pas vierges de conflits d’intérêts.

Puisque ce sujet est d’une extrême complexité économique et sociale, il est préférable de s’en remettre exclusivement à la science, en comparant les résultats cliniques. Les alternatives à l’acharnement sont ce que l’on nomme les soins palliatifs où l’on ne se préoccupe que des douleurs et du confort du patient. Plusieurs auteurs ont donc tenté de comparer ces chimiothérapies avec les soins palliatifs.

Les résultats sont quasi-unanimes, La durée de vie des patients est identique, voire supérieure, avec les soins palliatifs, et les patients ont une meilleure qualité de vie qu’avec les traitements actifs. Il faut ajouter qu’en cas de chimiothérapie, le désir des patients concernant leur lieu de fin de vie est beaucoup moins souvent respecté.

Mais, il y a pire que l’acharnement thérapeutique. Plusieurs patients âgés et porteurs d’un cancer évolué dont l’espérance de vie est inférieure à deux ans, se voient parfois proposer des dépistages pour un autre cancer. Faut-il en rire ? La machine médicale avance parfois sans chauffeur.

Ainsi, que les médecins appartiennent à la catégorie des « acharnés » ou à celle des « sages », ils doivent toujours préférer les soins palliatifs. L’argument des acharnés quant aux quelques semaines de survie qu’ils font gagner à leurs patients n’est statistiquement pas pertinent, et il n’est pas recevable cliniquement.

Références

Mais qui donc est prescripticide ?

21 février 2017

Les lanceurs d’alerte ou redresseurs de torts doivent avoir plus de rigueur scientifique et méthodologique que leurs cibles. Ceci est particulièrement vrai en médecine où, malgré quelques scandales retentissants, les activités médicales jouissent d’une image très positive, car il est insoutenable de penser trop longtemps que ceux dont les missions sont l’assistance et le soin puissent être falsificateurs, inconséquents, guidés par le lucre ou avides de pouvoir.

Au-delà de sa science et de ses résultats, le pouvoir biomédical actuel s’est accru de sa réussite commerciale, de ses capacités démagogiques et de ses collusions médiatiques, le tout démultiplié par l’a priori d’empathie et de bienfaisance dont bénéficient ses acteurs.

La méthode et les mots pour s’attaquer à de tels pouvoirs, doivent être de la plus grande précision, car la moindre erreur déchaîne les quolibets ou la vindicte. Rien n’est plus simple pour le lion que de faire accuser l’âne.

Critiquer la médecine sur l’imprécision de ses termes comme nous l’avons fait, par exemple, pour la confusion permanente entre facteur de risque et maladie, ou pour le mot « diabète » qui désigne deux entités totalement dissemblables, nécessite d’éviter soi-même les erreurs de terminologie.

Après cette envolée lyrique, j’en arrive à mon sujet du jour : le mot « prescripticide ». Ce mot est récemment apparu sur quelques « wiki » anglophones et réseaux sociaux pour désigner une prescription médicale qui tue.

Ceux qui souhaitaient ainsi, avec raison, vulgariser les dangers bien réels de la médecine auraient dû mieux réfléchir à l’étymologie.

Homicide, infanticide, fratricide, bactéricide et suicide désignent successivement le fait de tuer (cide) un homme, un enfant, un frère, une bactérie ou soi-même. Un prescripticide serait alors celui qui tue un prescripteur ou, de façon imagée, une prescription, c’est-à-dire exactement l’inverse du sens donné par les internautes à ce mot.

Le Mediator (par exemple) n’a pas été prescripticide (sauf pour lui-même), alors que ses prescripteurs ont perpétré des homicides (involontaires pour la plupart). Ce type d’homicide par les médecins est déjà bien désigné depuis l’antiquité par le mot « iatrogène » (provenant du médecin). On parle de pathologie iatrogène ou de mortalité iatrogène pour désigner les maladies et les morts provoquées par la médecine elle-même.

Les médecins et leurs prescriptions ne sont donc jamais « prescripticides », mais ils peuvent commettre des homicides iatrogènes. Occasion de rappeler ici que la mortalité d’origine médicale représente dans les pays occidentaux, la troisième cause de mortalité après les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Ce qui mériterait une longue réflexion méthodique et contradictoire pour laquelle il n’est besoin d’aucun mot nouveau. Un peu de science et de courage suffisent.

Références

Des ménagères aux patients

13 février 2017

Les radios de service public ont su épargner à leurs auditeurs les publicités pour ménagères de moins de cinquante ans. Les rares messages publicitaires proviennent d’ONG, fondations, mutuelles ou ministères. Nous constatons aussi que les sujets de santé sont de plus en plus nombreux : prévention (vaccinations, tabac), économie (génériques), dépistage (octobre rose). Récemment, quatre messages sanitaires se sont succédé sur France Inter avant le journal de 13h.

Le premier émanait d’une station thermale dont les bienfaits étaient démontrés par 60% des utilisateurs qui déclaraient moins souffrir de leur arthrose après la cure. Une preuve basée sur des réponses subjectives relatives à un symptôme subjectif, n’est pas une preuve. Bref, un message dépourvu de science

Le second message en provenance du ministère mettait en garde contre la transmission du virus grippal. Félicitons notre ministère de rappeler que l’hygiène est, de loin, le premier des progrès de l’infectiologie. Mais la grippe et sa prévention sont si rebattues que les cartes en deviennent brouillées. Bref, un message pourvu de suspicion.

Le troisième encourageait à poursuivre le dépistage du cancer du col par frottis vaginal après 45 ans. Ce dépistage a toujours été l’un des mieux suivis, et presque le seul dont les résultats sont peu contestables. Bref un message superflu (sauf Aà rappeler en filigrane le vaccin anti-HPV, ou à préciser que ce vaccin ne dispense pas encore du frottis).

Enfin, le dernier incitait à consulter le plus tôt possible un ophtalmologiste pour prévenir la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), responsable de cécité partielle. Ce message aurait certainement inspiré un sketch à notre regretté Coluche : « puisque cette maladie est liée à l’âge, le plus sûr moyen d’éviter ce diagnostic est de consulter quand on est jeune… ».

Malgré sa bouffonnerie, ce message avait une certaine franchise, car son auteur, Novartis, était clairement nommé. Ce laboratoire vend un médicament capable de ralentir un peu la progression de la DMLA chez 15 à 20% des patients. Ce traitement n’ayant aucun intérêt dans les formes précoces de la maladie, la supercherie sautait aux yeux (si j’ose dire) ; le but mercatique étant d’élargir la cible des consommateurs. En effet, nul ne peut s’attendre à une prévention philanthropique de la part d’un laboratoire qui a fait un scandaleux procès à l’Etat pour empêcher la commercialisation d’un médicament identique et 40 fois moins cher (25 € la dose au lieu de 1000 € !). Malgré les revenus de cette publicité, l’État ne pourra jamais récupérer les milliards d’euros que ce laboratoire lui a fait perdre. Bref un message insolent.

Certes, ce ne sont que des publicités. Mais quatre messages successifs, flous ou fourbes, à une heure de grande écoute, m’ont interpellé. Il ne faut pas prendre le risque de transformer tous les auditeurs en patients encore plus perméables que les ménagères de moins de cinquante ans…

Références

Le smartphone qui marche tout seul

30 janvier 2017

Simon va bien, mais sa mutuelle lui a fait faire un check-up et les analyses ont trouvé une augmentation du LDL cholestérol. Il est ému de voir à quel point sa mutuelle se préoccupe de sa santé.

La solidarité, c’est quand même quelque-chose !

Il va demander l’avis de son médecin de famille qui lui conseille de manger moins gras et moins sucré et de marcher au moins une heure par jour. Simon est déçu d’aussi peu de considération pour son cas.

Il va voir un cardiologue qui lui prescrit des statines qui font miraculeusement baisser le LDL cholestérol. Ce spécialiste lui conseille aussi de vérifier son nombre de pas quotidiens en chargeant une « appli » santé sur son smartphone. Il est vrai que le cardiologue a fait dix années d’études au lieu de huit.

Les études, c’est quand même quelque-chose !

Un jour simon a des crampes en marchant. Il va voir son généraliste, car il n’y a pas de spécialiste des crampes. Son médecin lui explique que c’est à cause des statines, il doit donc choisir entre marcher et prendre des statines, entre contrôler son LDL ou contrôler ses pas sur le smartphone. Simon croit percevoir un peu d’ironie, lorsque ce vieux médecin prend la peine de préciser qu’il n’est pas hostile au progrès.

Peu après, en fouillant sur internet, Simon découvre une nouvelle « appli » qui peut enregistrer automatiquement des pas sur un smartphone immobile. Génial. Ce qui fait que Simon pourra se maintenir dans les normes, aussi bien pour son LDL que pour le nombre de ses pas.

La technologie c’est quand même quelque-chose !

Un jour, simon ressent une inquiétante douleur thoracique en regardant un match à la télé, il appelle son vieux médecin, mais celui-ci a pris sa retraite sans trouver de successeur et un répondeur téléphonique lui dit d’appeler le 15. Ce qu’il fait. Aussitôt, toute une équipe médicale arrive dans un fourgon blanc. Simon est vivement impressionné par cet altruisme à gyrophare.

Le progrès social, c’est quand même quelque-chose !

Que les Simon me pardonnent, ce Simon-là est un personnage fictif.

La fiction, c’est quand même quelque-chose !

Grippe en silence

18 janvier 2017

Comme chaque hiver, la grippe sévit dans les pays tempérés, et cela ne changera probablement pas puisque cette maladie n’a jamais cessé de frapper l’homme et ses animaux domestiques depuis le néolithique. La grippe ne tue pas plus ni moins qu’il y a 20 ou 30 ans, et beaucoup moins qu’il y a cent ans. Quelques nouvelles réalités peuvent influencer modestement la mortalité : élevage intensif, augmentation démographique, transports facilités, allaitement artificiel, plus longue durée de vie, augmentation du nombre de prématurés et de personnes fragiles, autant de rançons de nos louables progrès.

Dire que cette pathologie est bénigne peut choquer les citoyens puisqu’elle tue des milliers de personnes chaque année. Dire qu’elle est grave fait sourire les infectiologues…

Comme toutes les maladies infectieuses, la grippe a une couverture médiatique et ministérielle qui dépasse largement sa réalité morbide. Qu’il nous soit donc autorisé, sans insulter les malheureuses victimes, d’effleurer le politiquement incorrect. Oui, la grippe tue des personnes âgées. Cependant, il est bon de rappeler que les maladies tumorales, infectieuses, cardio-vasculaires, neurodégénératives ou autres tuent toujours préférentiellement des personnes âgées. La sénescence est un facteur de risque universel.

Puisqu’il est impossible d’éradiquer la grippe, cette maladie multimillénaire qui saute allègrement d’un continent à l’autre en se jouant des masques, des hydro-alcools et des exterminations massives de canards, il faut alors s’attaquer à la sénescence. Tout particulièrement à l’immuno-sénescence qui, comme son nom l’indique, est le vieillissement du système immunitaire.

Il faut donc faire des recherches pour maintenir la jeunesse du système immunitaire au sein d’un organisme où la peau, les yeux, les reins, les cartilages, le foie, les muscles, les artères, les bronches, les dents, les yeux et les gonades vieillissent ?

Entre le fatalisme de mes propos ironiques et le catastrophisme qui entoure ce virus récurrent et familier, il y a un grand espace pour la raison.

Dans cet espace, le vaccin tient logiquement le premier rôle, mais hélas, cette vaccination souffre de trois défauts : une efficacité moyenne, une mauvaise cible et une propagande contre-productive. L’efficacité modeste vient de la grande mutabilité du virus. Les personnes âgées sont une mauvaise cible en raison précise de leur immuno-sénescence. Enfin, sa propagande désordonnée et tapageuse va jusqu’à agacer les médecins qui ont pourtant toujours été les meilleurs vecteurs des vaccinations silencieuses et efficaces.

En ces temps où les générations futures deviennent un leitmotiv pour dénoncer nos dérives, ce vaccin doit être destiné en priorité aux jeunes parents, aux femmes enceintes et aux soignants. Et surtout en silence…

Mais je réalise soudain le paradoxe de prôner le silence en le rompant soi-même.

Bibliographie

Biais de participation

14 janvier 2017

Une étude sociologique dans les usines électriques Hawthorne a été réalisée dans les années 1920 pour étudier différents facteurs susceptibles d’augmenter la productivité des ouvrières. Pour cela, les ateliers avaient été séparés en deux groupes, les uns où les conditions de travail avaient été améliorées, et les autres qui servaient de témoins.

Les expérimentateurs eurent la surprise de constater, d’une part, que la productivité augmentait aussi dans les ateliers témoins, et d’autre part, qu’elle ne diminuait pas lorsque les améliorations étaient supprimées en cours d’expérimentation.

Ainsi, les ouvrières étaient motivées par le seul fait de participer à l’expérience, soit par émulation,  soit par une meilleure estime de soi.

Cet effet nommé « effet Hawthorne » est un biais de participation. Le seul fait de participer à une étude améliore les résultats indépendamment des facteurs concrets de l’expérimentation.

Dans les études cliniques, l’équivalent est le biais de consentement : donner son accord signé pour participer à un essai clinique modifie les résultats thérapeutiques. Ce biais de consentement vient s’ajouter à l’effet placebo usuel de tous les médicaments, mais il en diffère, car on le constate aussi dans de simples études observationnelles dépourvues de toute prescription. Par exemple, lors d’une enquête de suivi après un accident vasculaire, le groupe consentant était suivi par un questionnaire direct, le groupe non consentant était suivi par l’intermédiaire du médecin traitant (sans rompre le secret d’identité). On s’est rendu compte par la suite que la comparaison entre les deux groupes était impossible, car ils étaient très différents dès le départ. Ceux qui avaient donné leur consentement étaient moins gravement atteints. Ainsi, le fait d’accepter de participer à une étude peut être considéré comme une forme d’optimisme sur son propre cas, et le fait de refuser peut être une forme de conscience de la fatalité.

Cet effet Hawthorne et ces biais de consentement ont une importance majeure dans l’épistémologie de la médecine, puisqu’ils empêchent de connaître l’évolution naturelle des maladies. Il en est exactement de même pour l’évolution des bien-portants en cas d’intervention médicale préventive.

Ce fait prend beaucoup d’importance à une époque où les prescriptions aux bien-portants deviennent majoritaires. Quelle que soit notre opinion sur les risques ou les bienfaits de la pharmacologie préventive, nous n’aurons probablement jamais les moyens scientifiques de savoir si la médecine prolonge ou diminue la vie des bien-portants.

Réjouissons-nous tout de même de pouvoir vérifier qu’elle améliore la vie des malades.

Bibliographie

Dépression de noël

31 décembre 2016

Les pathologies varient selon les pays et les époques. Le terme de pathocénose désigne l’ensemble des maladies à une période donnée et dans un milieu géographique donné.

La dépression saisonnière est une forme particulière de dépression, rarement sévère, spécifique de nos latitudes, majoritairement entre le 40ème et le 50ème parallèle. Elle débute à l’automne avec un pic de premiers symptômes survenant peu après le passage à l’heure d’hiver. Avant d’être un diagnostic médical, elle était fort connue, et sa relation avec la baisse de luminosité avait été établie, comme le confirme l’amélioration des symptômes par la luminothérapie. Ce n’est pas un hasard si Noël et d’autres fêtes religieuses ou païennes ont été instaurées autour du solstice d’hiver, lorsque les jours sont les plus courts.

Mais son grand intérêt est de révéler les façons diamétralement opposées d’aborder une pathologie courante et banale.

Les botanistes et biologistes, dont les deux pieds touchent bien par terre, constatent sans surprise que l’homme, à l’instar des végétaux et de nombreux animaux passe par une période d’hibernation plus ou moins marquée. Cette pseudo-hibernation des dépressifs saisonniers est confirmée par leur hypersomnie et l’augmentation de leur appétit, contrairement aux autres dépressifs.

Les bio-thérapeutes, poussés par la recherche de brevets, cherchent des explications moléculaires autour de la photo-transduction rétinienne ou du métabolisme de la mélatonine. On pourrait en sourire si le projet n’était pas celui de piéger ces malades légers dans un traitement à vie.

Mais c’est le regard évolutionniste qui est le plus pertinent, le plus serein et le plus lucide devant ces patients qui guérissent toujours vers la mi-février. Homo sapiens a quitté son berceau Africain, il y a environ 100 000 ans. À l’échelle de l’évolution, c’est bien trop court pour que la totalité des individus soient adaptés à cette différence de longueur des jours et des nuits.

Étrangement, cette pathologie devient de plus en plus rare lorsque l’on monte vers les pays nordiques où les nuits sont parfois interminables. Pourquoi donc un tel paradoxe ? Réfléchissez-bien… Avoir un tel désavantage dans de tels pays est invivable, donc contre-sélectif. Seuls survivent ceux qui n’ont pas de problème avec le rythme circadien, à moins de pouvoir fêter Noël tous les jours de l’année.

Le regard évolutionniste en médecine est souvent la meilleure façon de comprendre et d’expliquer les troubles de nos patients. Dans ce cas, il nous permet de les protéger contre la prescription d’antidépresseurs qui transforment cette dépression réversible en une dépression chronique, par le jeu de la dépendance irréversible à ces médicaments.

L’art clinique doit être modeste, voire trivial. Les meilleurs traitements de la dépression saisonnière restent les lumières de noël, les feux du nouvel an et de l’épiphanie, et les chandelles de la chandeleur.

Références