Mathématique des fusillades et des années de vie

19 octobre 2017

Une énième fusillade aux USA vient de provoquer la mort d’une soixantaine de jeunes adultes et a fait de nombreux blessés. Nous pouvons estimer grossièrement la perte entre 3000 et 4000 années-qualité de vie.

Une année-qualité de vie (AQV) est une année de vie multipliée par le pourcentage de pleine faculté de vivre estimé par la personne, son entourage et les médecins. Une AQV représente, par exemple, deux années de vie à 50% de ses pleines facultés, ou cinq années de vie à 20%. Méthode simple et rationnelle pour évaluer le gain d’une action de santé publique ou estimer la perte lors d’une épidémie ou d’une catastrophe.

Ainsi le nombre d’AQV perdues ou gagnées est le produit des chiffres suivants :

  • nombre de victimes ou de patients ;
  • différence entre l’espérance de vie à la naissance et l’âge moyen des personnes concernées ;
  • pourcentage des facultés résiduelles, c’est-à-dire : 1 – le pourcentage de handicap.

Le résultat est d’autant plus élevé que les victimes ou bénéficiaires sont jeunes et nombreux. Prenons quelques exemples de gains annuels d’AQV par des actions sanitaires menées en France :

  • Vaccin contre la poliomyélite : 150 000
  • Vaccin contre la méningite à méningocoque : 800
  • Vaccin contre la grippe 3 000.
  • Chirurgie des cancers d’adultes : 120 000
  • Pharmacologie des cancers de l’adulte : 30 000
  • Pharmacologie des cancers de l’enfant : 60 000

Sur le même modèle, on peut calculer des pertes annuelles d’AQV en France :

  • Accidents de la route: 180 000
  • Homicides : 40 000   (600 000 aux USA)
  • Tabac: 700 000

De façon encore plus froide, on peut évaluer l’efficacité d’une action sanitaire en divisant son coût total par le nombre d’AQV gagnées :

  • Vaccin contre la polio : 40 € (soit 6 millions € pour 150 000 AQV gagnées)
  • Vaccin contre la grippe : 400 000 €
  • Pharmacologie des cancers de l’adulte : 65 000 €

Enfin, de façon volontairement plus cynique, on peut inversement estimer ce qu’a fait gagner au PIB annuel chaque AQV perdue par les ventes d’armes, de tabac ou de véhicules et d’essence.

  • Tabac en France : 30 000 €
  • Accident de la route en France: 1 200 000 €
  • Homicide aux USA : 17 000 € (10 milliards € de chiffre d’affaires de ventes d’armes pour 600 000 AQV perdues)

Nous découvrons avec surprise que ce sont deux vaccins qui détiennent les records de la moins coûteuse et de la plus coûteuse des AQV gagnées. Par contre nous constatons, sans surprise, que la plus rentable des AQV perdues est celle de l’automobile, bien loin devant le tabac. Enfin, un homicide aux USA n’est pas aussi rentable qu’on aurait tendance à le croire !

Nous connaissions déjà la misère intellectuelle et idéologique du lobby des armes, nous découvrons son misérabilisme.

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La machine est un homme comme les autres

5 octobre 2017

Depuis longtemps, les diagnostics ne sont plus cliniques, c’est-à-dire résultant directement de l’observation du patient, mais ils sont paracliniques, c’est-à-dire basés sur des examens complémentaires : radiologie, microscopie, biologie, etc.

Les patients sont désormais convaincus que les médecins ne peuvent plus faire un diagnostic sans l’aide d’une quelconque machine et les médecins, eux-mêmes, n’ont plus l’impudeur de proposer un diagnostic entièrement « dénudé ». Il faut un scanner pour une migraine évidente et un microscope pour une banale verrue. On ne cesse de chercher des marqueurs de confirmation pour les derniers diagnostics exclusivement cliniques tels que dépression ou tendinite. Car la radiologie, l’anatomo-pathologie ou la génétique sont considérées comme des gages et des labels.

C’est oublier que le résultat proposé par une machine est interprété par un homme, et qu’a priori, cet homme n’est pas différent des autres. Il peut être plus pessimiste ou mal réveillé que vous, de plus mauvaise humeur que votre voisin ou plus fatigué que votre médecin.  La variabilité des humeurs, qui fait la richesse de la vie, se traduit par une variabilité des choix et des interprétations. Le téméraire qui voit une tâche rouge se précipite pour manger ce qu’il croit être une cerise, le prudent pense qu’il s’agit d’une braise. De nombreuses études confirment que le diagnostic de cancer au microscope ou sur une radio varie selon l’humeur de l’interprète et ses relations avec le clinicien.

Et si l’on pardonne à un clinicien d’avoir « raté » un diagnostic à l’examen clinique, on ne pardonne pas à un anatomo-pathologiste de l’avoir raté au microscope. Ce dernier sera d’autant plus prudent qu’il est en relation avec des cliniciens peu téméraires, l’alarmisme desquels pouvant être cumulé avec celui de leurs patients. Les verdicts diffèrent selon qu’ils sont posés le matin ou le soir, un jour de liesse ou de déprime, selon que le clinicien est un correspondant fidèle, un ami ou un novice. Derrière chaque machine, se cache un homme aussi influençable et faillible que les autres.

Après toutes les escales techniques et subjectives des diagnostics, la précision optimale est celle qui résulte d’un accord parfait entre le sentiment viscéral du clinicien et la conviction intime de son patient. Hélas, la variabilité de cet accord est un multiple de la variabilité de chacun des acteurs. Votre bobo sera une verrue si vous, votre médecin et son anatomopathologiste êtes tous trois optimistes, ce sera un cancer si vous êtes tous trois pessimistes ou fatigués.

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Les huitres sont cuites

27 septembre 2017

Pour les colons d’Afrique, leurs domestiques représentaient l’archétype de l’individu africain, car la subordination était le seul mode d’échange possible. L’ethnologie à la mode coloniale était une sociologie sommaire de la soumission. Dans l’Afrique postcoloniale, les domestiques restaient les sujets préférés de la gouaille des petits blancs. Une blague circulait : celle d’un domestique auquel on avait confié la préparation d’un plateau d’huîtres, et qui les avait fait bouillir et rapportées en disant : « patron, tes cailloux sont cuits ». Cette histoire n’a probablement eu lieu qu’une seule fois, mais elle a fait des millions de fois le tour des tables des blancs. Rumeur de caste, moquerie nonchalante, d’autant moins fondée que rien n’est plus culturel que les rites culinaires. Pourquoi vouloir changer le cours du racisme conventionnel ?

Dans le monde de la médecine, les rumeurs et les conventions sont parfois plus tenaces, car nul ne souhaite changer l’image de sa philanthropie conventionnelle. La saignée a tué des milliers de patients qui auraient guéri sans soins. On a longtemps langé les nourrissons avant de s’apercevoir que cela leur luxait les hanches, on les a longtemps couchés sur le ventre avant de dénombrer les morts dus à cette position. Les médecins ont extrait des millions d’amygdales, de végétations, de verrues, d’appendices, de thyroïdes, d’utérus et d’ovaires sans aucune autre raison que la force de l’habitude. On continue à prescrire des antibiotiques dans les angines banales parce que la croyance en des complications rhumatismales révolues persiste envers et contre tout. On continue à prescrire du fer aux femmes enceintes, car on est toujours convaincu qu’elles en ont besoin. On continue à se persuader que la pilule n’est pas un perturbateur endocrinien. On refuse le stérilet aux  nullipares, car l’anecdote du risque infectieux fait le tour des tables de médecins. Les médicaments dont les risques sont supérieurs aux bénéfices continuent à se vendre par tonnes. On continue à penser que les déclenchements facilitent les accouchements sans voir qu’ils en sont l’une des sources de complications. Et tant d’autres exemples auxquels des médecins continueront longtemps à réagir, parfois violemment, car de tels propos bousculent les conventions.

Loin de dénigrer la médecine, je pense qu’elle mérite tous ses lauriers, mais il ne faut pas la laisser s’endormir dessus, tout particulièrement en notre époque où l’information n’a jamais été aussi puissamment biaisée. Il serait dommageable de la laisser insinuer l’infaillibilité au seul prétexte qu’elle ne veut que notre bien. Soyons encore et toujours plus vigilants et sachons dépister les rumeurs de caste avant que les carottes et les huîtres ne soient trop cuites.

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La santé nous submerge

18 septembre 2017

Les plus fréquents thèmes de conversations impromptues de rue et de comptoir sont la météo et la santé, cette dernière a résolument pris le dessus, donnant aux thèmes médicaux une dimension sociale envahissante.

Un jour, le journal de 20h révèle le traitement qui éradiquera le cancer, et le lendemain,  il annonce l’épidémie qui exterminera les survivants. Les hormones de jouvence se succèdent à un rythme impressionnant et l’échec de la précédente ne diminue jamais l’enthousiasme pour la suivante. Les étiquettes des produits alimentaires sont devenues de véritables manuels de diététique. Les joggeurs de rue et les cyclistes d’appartement sont bardés de capteurs à l’affût de leur physiologie. Les autotests de diagnostic sont vendus à côté du rayon de l’électro-ménager et votre smartphone vous indique la distance qui vous sépare du plus proche cas d’Ebola, ou votre probabilité de mourir d’un accident vasculaire. Tout est devenu médical, depuis les premières tétées de bébé jusqu’aux dernières érections de papy.

Parallèlement à cette effervescence de préventions et de prédictions, on s’étonne de voir que les médecins sont aussi négligents ou nonchalants. Tout article parlant d’une quelconque maladie commence par affirmer qu’elle est sous-diagnostiquée. En résumé : si les médecins faisaient vraiment bien leur travail, il y aurait beaucoup plus de cancers du sein ou du colon, encore plus d’hyperactivité, bien plus de dépression, d’hypertension, de migraines, de maladie d’Alzheimer ou d’impuissance.

C’est pour cela que les mêmes médias sont alimentés par de nombreux spots publicitaires incitant aux donations pour la recherche médicale. Certes, les généreux donateurs mourront d’une maladie que leur médecin aura diagnostiquée trop tard ; mais on peut espérer que leurs descendants auront la chance de pouvoir bénéficier de diagnostics beaucoup plus précoces. Car à force de martelage, chacun a profondément intégré que plus un diagnostic est précoce, plus le traitement est efficace. Nous pouvons ainsi espérer, grâce à nos généreux dons, que nos enfants, dont la future maladie mortelle (vasculaire, tumorale ou neurodégénérative) sera diagnostiquée dès la naissance, auront enfin des traitements qui leur permettront de survivre plus de 80 ans après le diagnostic de leur terrible maladie…

Mes confrères parviennent à sourire de tout cela lorsqu’ils dominent la grossièreté de cette machinerie mercatique. Ils en souffrent lorsqu’ils n’arrivent plus à gérer les paradoxes de cette surmédicalisation qui les blâme et les nourrit à la fois. Ils en pleurent parfois lorsqu’ils apprennent, par exemple, que 80% des personnes se déclarent prêtes à subir un dépistage, même pour des maladies pour lesquelles n’existe aucun traitement, voire aucune connaissance physiopathologique.

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Douteux avenir sanitaire des bracelets connectés

4 septembre 2017

Comme la plupart des badauds, j’ai regardé au moins une fois les applications proposées par mon smartphone. Quelle que soit notre opinion sur l’inutilité ou le mésusage de certaines d’entre elles, nous ne pouvons qu’être admiratifs devant toutes ces technologies concentrées en un seul objet compact et aussi peu encombrant.  Ce petit objet me permet de téléphoner, de photographier, de ne plus me perdre dans Paris ou Lyon, de trouver la date de naissance de Louis Pasteur et de Jeanne Moreau et, surtout, il m’a définitivement libéré de ce bracelet-montre qui me gênait et arrachait les poils de mon avant-bras gauche.

J’avoue avoir utilisé une ou deux fois l’application qui me permettait de savoir combien de pas j’avais marché dans la journée, et très vite, mes capacités cognitives m’ont permis de comprendre que le nombre de pas que j’avais fait était proportionnel au temps pendant lequel j’avais marché. Je craignais donc que ce gadget n’avilisse la mémoire à court-terme qui me permet encore de me souvenir combien de temps j’ai marché dans la journée. Il est d’ailleurs beaucoup plus profitable de marcher que de chercher à s’en souvenir, car la marche améliore considérablement la mémoire… C’est pourquoi, j’ai gloussé en voyant cette application sanitaire proposée séparément dans des bracelets dits « connectés » capables de relater aussi la quantité de sommeil, le rythme cardiaque ou le temps de natation.

Certes, j’ai compris depuis longtemps que la santé débride l’imagination des marchands, et que la peur de la perdre est un inépuisable support mercatique, mais je me suis senti brutalement déconnecté du monde, et tout particulièrement de celui des bracelets connectés et de leur désuet retour à la dépilation de l’avant-bras.

Mais de récentes nouvelles me laissent supposer que la majorité de mes concitoyens est encore capable de lucidité physiologique : ces bracelets auraient une faible durée d’utilisation et leurs ventes ne décolleraient pas aussi vite que prévu. Devant ce constat, le marché réfléchit déjà à des boucles d’oreilles, voire à des implants connectés.

J’ignore quelle prévalence d’addiction technologique il faut atteindre dans une population pour qu’un nombre suffisant de gogos se fassent greffer un implant pour connaître leur nombre de pas quotidiens. En tant que médecin, j’espère simplement qu’il n’y aura pas trop d’accidents d’anesthésie locale ni d’infections secondaires.

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Trois médicaments et après

26 août 2017

Dans les facultés de médecine, jusque dans les années 1970, les professeurs de pharmacologie et de thérapeutique apprenaient consciencieusement aux étudiants que les médicaments pouvaient parfois être dangereux. Nul ne retenait vraiment les risques énumérés, car les étudiants étaient d’abord fascinés par l’effet thérapeutique dont ils seraient un jour les détenteurs respectés. La pharmacovigilance était quasi-inexistante à cette époque, et chacun avait la conviction que tous les médicaments avaient plus de bénéfices que de risques.

Devant cette ignorance, une phrase revenait régulièrement dans les cours : « au-delà de trois médicaments, on ne maîtrise plus nos prescriptions et l’on ignore tout des interactions possibles ».

Cette règle des trois médicaments au maximum relevait du simple bon sens et elle était plus ou moins admise par tous. Mais avec les pressions des patients et des firmes pharmaceutiques, elle était rarement respectée et l’on voyait déjà circuler des ordonnances de dix, voire quinze médicaments différents par jour.

Puis devant l’ampleur des accidents liés aux médicaments et à leurs interactions, la pharmacovigilance et l’esprit critique des médecins ont fait de timides progrès. On a découvert également « l’effet cocktail » : lorsque deux produits chimiques mis ensemble potentialisent leurs effets biologiques. Phénomène très bien étudié pour les perturbateurs endocriniens. Ainsi, au-delà des interactions médicamenteuses, les médecins d’aujourd’hui devraient considérer les interactions avec les toxiques environnementaux. Mais dans ce domaine, notre ignorance est encore plus grande.

Nous devrions alors prudemment revenir tout simplement à la règle des trois médicaments au maximum. Mais comment, dans le consumérisme d’aujourd’hui, les médecins pourraient-ils respecter  une règle qu’ils n’ont pas respectée hier ?

Par ailleurs, la part de la prescription médicale se réduit. L’automédication a gagné du terrain, de puissants médicaments sont en vente libre, internet propose à foison des médicaments authentiques et frelatés, les spécialités médicales et paramédicales se multiplient, les médias annoncent quotidiennement un nouveau miracle médicamenteux. Les maisons de retraite se transforment en « piluliers » distribuant jusqu’à vingt molécules différentes par jour à leurs pensionnaires. Tandis que se multiplient des perturbateurs endocriniens qui restent toujours hors du champ de la connaissance médicale, et que les personnes en parfaite santé deviennent de gros consommateurs de médicaments.

Alors, trois ou vingt médicaments, peu importe ; la médicamentation n’est plus le fait de la médecine, elle est le fait de la société. Rien ne sert d’enseigner la pharmacocinétique ou la pharmacodynamie dans nos facultés de médecine, il faut enseigner la pharmacologie sociale.

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Divertissement nucléaire

18 août 2017

La mort par armes à feu est un problème de santé individuelle, sauf dans certains pays comme les Etats-Unis, la Russie ou le Brésil où sa forte prévalence en fait un problème de santé publique.

Cette mort résulte de la conjonction entre une arme et un tireur. Du côté des armes, le principal facteur de risque est celui de leur propagation, du côté des tireurs, les facteurs sont multiples, largement dominés par l’usage de drogues, les troubles psychiatriques et les déficits d’éducation. La prévention est possible, mais difficile

En ce qui concerne les armes chimiques ou nucléaires, la destruction humaine, beaucoup plus massive, déborde largement le champ de la santé publique. En revanche, la prévention est plus facile, car ces armes sont d’accès difficile et les tireurs potentiels sont peu nombreux.  Mais quel médecin aurait eu l’indécence de demander une expertise psychiatrique de Truman avant Hiroshima ou la témérité d’en proposer une à Bachar el-Assad avant ses frasques chimiques sur son propre peuple.

Nous avons pris la douce habitude de penser que les dictatures rétrogrades ne pourraient jamais accéder à l’arme nucléaire, et nous avons acquis la certitude qu’aucune démocratie libérale ne pourrait élire un tireur pathologique.

Mais voilà que des enfants gâtés de dictateurs acquièrent des moyens technologiques que leurs pères n’avaient pas et voilà que des enfants gâtés de milliardaires accèdent au pouvoir dans des pays qui ont déjà les moyens technologiques.

Sans aller jusqu’à faire un lien entre les enfants gâtés et les psychopathes, comme ont osé le faire certaines écoles de psychiatrie et d’antipsychiatrie, la bonne prévention serait tout de même de faire une expertise psychiatrique des tireurs potentiels.

Alors transformons notre impuissance préventive devant l’horrible péril nucléaire qui nous menace en un salutaire éclat de rire. Imaginons deux psychiatres indépendants, un américain et un coréen, chargés d’examiner Kim Jong-un et Donald Trump…

Essayons maintenant d’imaginer leur rapport d’expertise….

Quintessence de la géopolitique médicale !

Référence

On veut des enfants pour nos dettes

14 août 2017

Le « jour de dépassement de la terre », situé actuellement début août, est déterminé lorsque l’empreinte carbone de l’humanité commence à dépasser les possibilités de reconstitution des réserves biologiques de la Terre.

Après ce jour, nous pouvons terminer l’année grâce à un emprunt biologique que nos enfants devront obligatoirement payer un jour.

Cette dette biologique était usuelle chez nos ancêtres qui faisaient beaucoup d’enfants, afin d’en avoir assez pour s’occuper d’eux à leur vieillesse. Nous avons pris l’habitude de considérer avec quelque mépris les populations qui continuent à agir de la sorte. Nous avons remplacé cette dette nataliste par une dette financière en habituant nos Etats à s’endetter hors de raison pour satisfaire nos exigences. Cette dette financière est également reportée sur nos enfants. Enfin, avec les nouveaux problèmes écologiques, nous respirons également par traites sur les fragiles poumons de nos enfants.

Nous ne pourrions échapper à cette logique qu’en cessant de faire des enfants pour ne plus avoir à vivre sur leur dos. Chacun peut comprendre le grotesque de la chose. L’écologie n’ayant aucune signification en dehors de l’espèce qui la considère, nos concurrents animaux apprécieraient cette catastrophe écologique de sapiens.

Ce fatalisme gouailleur est conforté par mes incessantes observations de la médecine. La gériatrie et la cancérologie dépensent des fortunes en carbone et en euros pour gagner quelques jours de vie individuelle, au détriment de la protection maternelle et infantile. La machinerie diagnostique irradie nos enfants beaucoup plus que nos centrales nucléaires. La gabegie pharmacologique pollue l’eau que boiront nos enfants. Les transhumanistes, marchands d’illusoires soins, sont prêts à bien pire pour aggraver toutes nos dettes biologiques et financières.

Même pour notre santé, nous vivons sur le dos de nos enfants.

Avec toutes ces dettes biologiques, financières et sanitaires, il ne reste plus qu’à espérer que le sucre et les perturbateurs endocriniens ne nous stérilisent pas définitivement, nous privant ainsi de nos créanciers.

Sachons faire confiance à la médecine, qui s’efforce, avec bonhomie et enthousiasme, de suppléer notre procréation défaillante.

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Restriction cognitive de l’hyperspécialisation médicale

10 août 2017

Le progrès des technosciences améliore toutes les pratiques, et inversement, l’expérience pratique suscite la recherche et améliore les technologies. Mais ce cercle vertueux recèle un piège maléfique. Le chasseur du paléolithique auquel on donnerait un fusil à lunette en serait d’abord embarrassé, puis ravi. Entre temps il perdrait en expertise de la traque ce qu’il gagnerait en expertise balistique ; son tableau de chasse serait toujours meilleur, jusqu’au risque majeur de la disparition définitive de ses proies.

Pour éviter ce piège, les progrès pratiques et techniques ne suffisent plus, il faut qu’apparaisse une nouvelle strate cognitive amenant le chasseur à comprendre la nature et les bénéfices de l’équilibre proie-prédateur. L’Histoire nous révèle que ce type de progrès cognitif est toujours plus lent que les deux autres. Parfois, cette troisième strate cognitive ne se met pas en place, expliquant, par exemple, l’extinction des gros mammifères et des grands oiseaux sur les îles occupées par nos ancêtres chasseurs, ou la disparition des arbres en Haïti ou sur l’île de Pâques.

La médecine moderne ne saurait échapper à cette logique de l’Histoire. Riche d’une très longue pratique clinique, elle dispose, depuis peu, de très nombreux et très sophistiqués « fusils à lunette ». Le temps est alors venu de développer cette troisième strate cognitive…

Nous constatons en effet que nombre de confrères, praticiens, chercheurs et enseignants, essayent de redéfinir la notion même de maladie, s’interrogent sur les limites du dépistage, contestent les abus pharmaceutiques ou les excès de l’imagerie diagnostique. Cette nouvelle effervescence est salutaire et elle me ravit, mais elle est encore très désordonnée, car difficile à formaliser dans l’enseignement universitaire. Mais le plus gros frein provient assurément de l’hyperspécialisation technique et clinique. Les cardiologues ont laissé place aux angioplasticiens, rythmologues, hypertensiologues ou lipidologues. La psychiatrie a engendré, entre autres, l’addictologie, qui a produit à son tour  l’alcoologie ou la tabacologie. La cancérologie se transforme en biologie moléculaire au détriment de la prévention. L’urologie se rétrécit progressivement à sa prostate, puis à son cancer, puis à son dépistage, puis à l’IRM, en négligeant la réflexion pronostique à chacune de ces étapes régressives.

Toutes ces restrictions cognitives liées à l’hyperspécialisation ne sont certes pas propres à la médecine, mais l’émotion dominante leur donne souvent une forme ubuesque.

Saura-t-on comprendre à temps l’équilibre proie-prédateurs sur l’île des sciences biomédicales ?

Références

Imbrogliotazone

27 juillet 2017

La famille pharmacologique des « glitazones » appartient à la grande classe dite des « antidiabétiques oraux » dont le but est de faire baisser le taux de sucre dans le sang. La rosiglitazone, premier médicament de cette famille, cumulait les quatre défauts de la pharmacopée marchande : il était inutile, superflu, cher et dangereux. Et si, malgré tout, une première mise sur le marché a été accordée en 1999, c’est grâce au trois stratagèmes de la pharmacologie mafieuse : la dissimulation, le lobbying et la corruption.

Les bassesses et les négligences ne sont pas spécifiques aux industries et autorités sanitaires, mais le domaine de la santé est plus propice à leur éclosion et à leur diffusion. Particulièrement dans le domaine de la prévention pharmacologique primaire, c’est-à-dire avant l’apparition de toute maladie. (Occasion de rappeler pour la énième fois que le diabète de type 2 n’est pas une maladie, mais un simple facteur de risque.)

La mercatique de la prévention pharmacologique primaire entretient avec brio les mythes du progrès qui piègent les autorités dans leur démagogie, et les citoyens/patients dans leurs revendications. Ni les efforts de la science, ni la révélation des scandales ne parviennent à  venir à bout de ces incessantes manœuvres.

Mais dans cet imbroglio d’artifices, les glitazones ont franchi quelques étapes supplémentaires, que nous illustrons ici par deux anecdotes bien documentées.

1/ Le risque cardio-vasculaire du médicament, initialement dissimulé par le laboratoire, s’est vite révélé plus important que le risque cardio-vasculaire du sucre visé. Les médecins, satisfaits de voir baisser le chiffre du sucre, voyaient leurs patients mourir « guéris » d’une maladie qui n’existe pas, et bien plus rapidement atteints par la vraie maladie qu’ils voulaient éviter. Nonobstant la mort des victimes, la chose pourrait être qualifiée de comique. Elle avait cependant le mérite de confirmer qu’il est toujours dangereux de se soigner quand on est bien portant !

2/ La deuxième anecdote est encore plus lamentable. Alors que les premières glitazones avaient été retirées du marché en raison de leur dangerosité, de nouvelles sont apparues qui ont révélé un doublement du risque de cancer de la vessie. Mais les autorités rechignent à toujours dénigrer un médicament qu’elles ont validé, et les laboratoires s’obstinent à « recycler » les indications de leurs molécules. Cette obstination a fini par montrer que les glitazones pouvaient être un traitement complémentaire des leucémies myéloïdes chroniques. Toutefois, cela reste encore à mieux préciser par de nouveaux essais cliniques. Il est donc probable que des patients mourront d’un cancer de la vessie, dont l’évolution est bien plus rapide que celle de la leucémie chronique pour laquelle ils auront pris le médicament susceptible de retarder leur mort.

Décidément, avec les glitazones, il est dangereux d’être bien portant, et très risqué d’être malade.

Références