Archive pour janvier 2019

Des patients prosélytes et sans regrets

mercredi 9 janvier 2019

Le fait de continuer à investir dans un projet sans espoir est un comportement irrationnel et pourtant très fréquent. Les neuropsychologues le nomment de diverses façons « phénomène du regret » ou des « coûts irréductibles » ou encore «  sophisme du Concorde ». En effet, l’histoire de notre avion supersonique franco-britannique en est une parfaite illustration : malgré l’évidence de cet investissement sans retour, on a continué à financer cet avion pour ne pas admettre avoir dépensé tant d’argent pour rien.

Une décision optimale devrait logiquement résulter d’un équilibre entre les bénéfices escomptés et les coûts déjà consentis. C’est hélas rarement le cas. À un extrême, se trouvent les joueurs pathologiques qui ne voient que les bénéfices potentiels, à l’autre, se trouvent les administrations qui ont tendance à surenchérir dans des organisations complexes et dispendieuses dans l’espoir de justifier les coûts passés.

Ces comportements sont bien étudiés en sciences cognitives, et la médecine en offre de belles illustrations. Chaque nouveau plan cancer ou nouveau plan Alzheimer accumule des coûts sans oser affronter l’évidence de l’échec. Les dépistages organisés et bilans de santé prolifèrent malgré des bénéfices de plus en plus faibles. Il faut des décennies pour admettre qu’un médicament, un jour approuvé, puisse être dangereux.

Certes, les administrations et les médecins en portent une grande part de responsabilité, mais ce sont souvent les patients qui  amplifient ces dérives comportementales, pouvant aller jusqu’à la dissonance cognitive.

Les psychanalysés ont dépensé des fortunes en se persuadant que tout le temps perdu ne pouvait pas être définitivement perdu. Même dans les pays où les ministères doutent de l’utilité des dépistages organisés de cancer, des patientes amputées d’un sein manifestent activement pour « octobre rose », le fameux mois de promotion du dépistage. Des patients amputés de la prostate, au lieu d’admettre que leur opération était peut-être inutile, préfèrent rejoindre la manifestation « movember » ou « moustaches de novembre ». Il n’y a pas encore de « mois du cholestérol », mais les patients traités, parfois victimes d’effets secondaires désastreux, hésitent à supprimer leur traitement, refusant l’idée d’avoir surveillé aussi attentivement leurs analyses et tant souffert pour rien.

Les marchands de diagnostics et de médicaments n’ont pas besoin d’utiliser toutes les sophistications du neuro-marketing pour arriver à leurs fins, il leur suffit de financer et d’organiser le prosélytisme de ces patients convaincus de leurs choix. Ces marchands peuvent s’appuyer confortablement sur les administrations, coutumières du sophisme du Concorde.

Références

Considérons enfin les phases de vie

jeudi 3 janvier 2019

La cigale Magicicada septemdecim est ainsi nommée car elle a une phase larvaire de dix-sept ans suivie d’une phase adulte (imago) de seulement six semaines. Il nous est difficile d’imaginer qu’un état larvaire constitue l’essentiel d’une durée de vie.

La notion de « phase de vie » est capitale dans la compréhension du vivant. La phase adulte de cette cigale ne sert qu’à la reproduction. En termes d’évolution, il est superflu de vivre après avoir produit une progéniture capable d’atteindra elle-même l’âge de la reproduction.

Les médecins n’ont pas été formés à réfléchir en ces termes de phase de vie. L’idée de soigner les nourrissons et les enfants est relativement récente, la mortalité infantile a longtemps été vécue comme une fatalité. Aujourd’hui, la médecine consacre l’essentiel de son budget à la prolongation de la vie adulte et l’essentiel de sa communication à en promouvoir le programme.

La santé publique pourrait pourtant profiter d’une médecine mieux formée aux phases de vie. Cette individualisation du soin serait assurément plus pertinente de celle dont les marchands de santé ont récemment fait un slogan. Identifier l’ADN tumoral chez un adulte est un leurre d’individualisation et un piètre progrès conceptuel en cancérologie.

L’immense majorité des essais cliniques en pharmacologie est réalisée sur des adultes. Les résultats en sont généralement extrapolés aux enfants et aux vieillards par de simples règles de trois, basées sur le poids ou la fonction rénale. Médicaments parfois utilisés chez la femme enceinte, alors que la physiologie et l’immunologie d’une grossesse, d’un embryon ou d’un fœtus sont peu comparables à celles d’un adulte.

Les ressources métaboliques d’un enfant sont allouées à la croissance, celles d’un adolescent à la maturation sociale et sexuelle, celles des adultes à d’incessants compromis  entre reproduction, soins parentaux et gestion de la complexité socio-culturelle ; celles des seniors sont allouées exclusivement aux processus de réparation. Tous ces individus ont des physiologies aussi différentes que le sont celles de la larve et de l’imago de notre cigale.

Plus trivialement, une hypercholestérolémie ou une hypertension n’ont pas la même nocivité à 20 ans et à 70 ans. Une cellule cancéreuse n’a pas le même destin à 10, 40 ou 70 ans. Une douleur articulaire n’a pas la même valeur sémiologique à 5 ans qu’à 20 ou 80 ans. Un déficit cognitif passager n’est pas le même motif d’alerte à 15 ans qu’à 75 ans. Aucune chimie ne convient aux embryons, aucun psychotrope ne convient aux enfants, la morphine ne convient pas aux adultes, la prévention immunitaire n’est pas adaptée aux vieillards.

Depuis un demi-siècle, nos universités médicales se font méthodiquement enfermer dans la façon de penser de l’industrie pharmaceutique. Revenir à plus de biologie fondamentale et mieux enseigner les phases de vie permettrait de se libérer de ce carcan cognitif.

Références