Dépression et vérité

30 mai 2022

La dépression est un symptôme, comme le sont la douleur ou la fièvre. L’évolution nous apprend que les symptômes ont une utilité adaptative.

Dans les sociétés de mammifères hiérarchisées, l’adaptation conduit à donner des signaux de soumission au dominant, afin de ne pas s’épuiser en d’inutiles combats. Chez l’humain, une théorie de 1994, solidement confortée depuis, analyse la dépression comme un blocage de ce processus adaptatif, conduisant à une soumission involontaire, donc vécue douloureusement.

Ainsi, le signal dépressif, volontaire ou non, est un signal honnête, dans la mesure où il affiche la vérité de nos propres limites.

Vouloir éliminer un symptôme (dépression, douleur ou fièvre) avant de s’être posé la question de son utilité et de son contexte est le défaut majeur de toutes les médecines. L’histoire de la pharmacologie de la dépression en est une caricature, elle concentre les plus grossières erreurs médicales. Erreurs diagnostiques en confondant symptôme et maladie. Erreurs médicamenteuses, en aggravant la prévalence et les séquelles de ce trouble.   

Les antidépresseurs aggravent le risque de suicide, cela était mentionné dès la vente des premières molécules (tricycliques et IMAO). Mais, avec le succès des ISRS (prozac et autres), ce risque a été dissimulé puis dénié, y compris chez les adolescents où il est majeur. Le plus célèbre mensonge est celui de l’étude 329 qui a conclu à l’absence de risque chez les adolescents. Une étude indépendante a dénoncé la manipulation en reprenant les données brutes que le laboratoire avait dissimulées. Quant au suicide des adultes, il est facile de confondre les détracteurs, puisque le suicide est un risque inhérent à la maladie que l’on prétend soigner. Pourtant, la prévalence du suicide est en augmentation dans tous les pays où ces médicaments sont largement prescrits. Les laboratoires trouveront certainement une explication à ce paradoxe gênant…

La dépendance est également niée. Pour cela, il n’est même pas besoin de dissimuler les données et de manipuler les chiffres. La tricherie est plus simple : ces médicaments ayant souvent un effet anxiolytique, leur sevrage provoque des rebonds d’angoisse et de troubles de l’humeur. Ce désagrément est alors utilisé comme argument de preuve de leur efficacité. CQFD !

Enfin, erreurs de diagnostic et de prescription se cumulent en cas de maladie bipolaire, seule situation où le symptôme dépressif n’est pas exclusivement lié à l’environnement social, mais reflète un trouble individuel plus profond. Pour cette maladie bien réelle, les antidépresseurs sont contre-indiqués et dangereux, car ils aggravent ou déclenchent les suicides, violences et homicides. Hélas, le diagnostic est souvent porté après la prescription erronée qui le révèle.

Si la dépression affiche honnêtement une vérité individuelle, ses prétendus médicaments et leurs prescripteurs, non contents d’ignorer cette vérité, pratiquent outrageusement le mensonge et le déni.

Bibliographie

Le sommeil de la terre

23 mai 2022

Il faut éviter d’aller à l’hôpital, car la mortalité y est très élevée. Cette blague fort connue révèle aussi en filigrane l’utilité des hôpitaux, réceptacles de tous nos drames.

De nombreuses études se sont pourtant intéressées à leurs dangers réels, c’est-à-dire aux cas où l’hospitalisation constitue ce que l’épidémiologie médicale nomme une « perte de chance ». 

Le premier médecin connu pour cette audace est Cabanis, qui, bien que membre de l’Institut, osa déclarer : « Dans les grands hôpitaux, les plaies les plus simples deviennent graves, les plaies graves deviennent mortelles, et les grandes opérations ne réussissent presque jamais. » De nos jours, cette assertion de 1790 est injuste et déplacée malgré la réalité des maladies nosocomiales.

Il est pourtant un domaine où l’épidémiologie rejoint la blague potache et conforte la lèse-majesté de Cabanis, c’est le domaine de la gériatrie.  

Pendant les plus belles années de l’hôpital, maintes études mettaient déjà en cause l’hospitalisation des personnes âgées. De nos jours, la dégradation hospitalière empêche de s’aventurer sur ce terrain, car de telles publications se mueraient en diatribe. Alors, les études vont dans le détail pour se donner un air plus scientifique que politique. Elles montrent que l’oxygène, les perfusions, la prévention cardiovasculaire, les antibiotiques, hormones, stimulants et autres médicaments prescrits en abondance aux vieillards ne retardent pas leur mort, toutes causes confondues, voire l’accélèrent. Même en pleine épidémie de Covid-19, avec les vaccins et les soins appropriés, les patients âgés pouvaient mourir d’un simple rhume. Immunosénescence et nosocomial n’ont jamais fait bon ménage.

Il ne faut pas affronter ce dramatique problème en dénonçant les milliards dépensés inutilement, car tout ce qui a une apparence comptable est politiquement incorrect. Il faut l’aborder par l’autre bout en conseillant à chacun de « guérir en cachette ». Et lorsque tout espoir de guérison est dépassé – situation qui devient fréquente avec l’âge – il faut alors guider la famille vers la morphine à domicile. La morphine reste la plus belle invention de l’humanité et l’anthropologie nous apprend que le domicile a toujours été son principal objectif.

Sans oublier de bien préciser aux proches que « mourir en cachette » est aussi un bon choix qui ne diminue ni la quantité ni la qualité de vie, au contraire.

L’opium étant mentionné dans les papyrus médicaux de l’Egypte pharaonique, la mort pouvait déjà être une chose simple. Alfred de Vigny ne s’y est pas trompé en faisant dire à son Moïse parlant à Yahvé : « Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. »

Il faudrait pouvoir recréer le lien entre morphine, famille et domicile. Auparavant c’était le médecin généraliste. Malheureusement cette profession après avoir été en manque d’autonomie est désormais en manque de candidats.

Adieu sommeil de la terre.

Bibliographie

Cruauté des chiffres de la psychiatrie

8 mai 2022

L’épidémiologie est cruelle pour les psychiatres, ce qui peut expliquer qu’ils ne soient pas férus de chiffres

En Europe, 10% des enfants et 25% des adultes ont un trouble mental. Ces chiffres faramineux peuvent résulter d’une inflation des diagnostics et de modifications sociales. Deux explications qui ne suffisent pas à dédouaner les psychiatres, responsables, au moins, des diagnostics, au mieux, de la prévention.

Les malades mentaux ont une mortalité multipliée par deux, leur perte d’espérance de vie était d’environ 11 ans en 1995, elle est de 14 ans aujourd’hui.

Ne jetons pas trop vite la pierre aux psychiatres, car le recours aux services de santé mentale après diagnostic n’est que de 2% à 18% selon le niveau économique des pays, et de 11% à 60% en cas de grave pathologie.

En revanche, on peut parler d’échec global de la psychiatrie publique face à cette effroyable prévalence des troubles mentaux.

Les abus sexuels dans l’enfance concernent 15 % des filles et 4 % des garçons. Leurs répercussions expliquent une bonne part de cette prévalence. De la même façon, les dépressions et troubles psychiques de la grossesse et du post-partum n’ont pas diminué en 30 ans ; leur répercussion sur la progéniture en explique une autre part. La consommation de cannabis est un facteur de recrudescence des psychoses. Enfin, la prévalence des maladies psychiatriques est fortement corrélée aux inégalités sociales. 

Ces réalités sociétales peuvent-elles servir d’excuse aux psychiatres face au déplorable bilan de leur discipline ? Certes, leur inaptitude à prévenir la maltraitance infantile et les inégalités sociales est partagée par toutes les professions médicales et sociales et leurs administrations.

Cependant, le suicide, unanimement considéré comme signe d’échec en psychiatrie, augmente régulièrement, indépendamment du budget et des effectifs de la psychiatrie. Les troubles psychiatriques n’ont pas diminué malgré la prescription massive de neuroleptiques et autres psychotropes. Curieusement, les institutions psychiatriques n’adoucissent pas les inégalités sociales, comme le montre l’exemple italien. Dans ce pays où la « loi 180 » a conduit à la fermeture de la moitié des hôpitaux psychiatriques, la corrélation entre inégalités sociales et troubles mentaux est la plus faible d’Europe. En psychiatrie, les soins communautaires seraient donc meilleurs que les soins hospitaliers.

Supérieurs ou non, les soins communautaires sont, pour le moins, cacophoniques.  On dénombre plus de 400 professions se réclamant de la psychothérapie, des plus sérieuses aux plus fantaisistes, des plus lucratives aux plus compassionnelles. Le nombre de soignants approche celui des soignés, au grand dam des psychiatres qui se plaignent toujours de leur manque d’effectif.

Conclusion triviale et provisoire : notre cerveau a réussi à comprendre les muscles, le cœur et les reins, mais il ne peut logiquement se « comprendre » lui-même, au sens strictement physique du terme.

Bibliographie

Placebos culturels

27 avril 2022

L’effet placebo est sous-estimé par tous. Par les prescripteurs qui pensent que la chimie est plus puissante que leur charisme. Par les patients qui sont convaincus que la pharmacodynamie est supérieure à leur élan vital. Par les industriels qui, au prétexte d’avoir ajouté une part d’effet pharmacologique, négligent d’évaluer la part de l’effet placebo dans l’efficacité totale de leurs médicaments.

L’effet placebo dépend de l’addition des trois déterminants : autosuggestion, hétérosuggestion et médiateur. L’autosuggestion est liée à l’élan vital du patient, l’hétérosuggestion au charisme du prescripteur. Le plus souvent, ces deux suggestions ont besoin d’un médiateur : le placebo qu’il ne faut pas confondre avec son effet.

Les placebos ou médiateurs des suggestions sont nombreux et divers : granule de sucre, prière, gélule colorée, incantation, piqûre douloureuse ou non, imposition des mains, aimant, puissante chimiothérapie, ampoule dont il faut scier les deux bouts, prix élevé, huile onctueuse, importation illégale, herbe, nouveauté, progrès ou son illusion, participation à un essai, caresse, stéthoscope en bandoulière, blouse blanche, horaire, goût, odeur, etc.

Chacun d’eux étant intimement lié à l’individu et à sa culture. Un cadre supérieur est plus sensible au charisme d’un professeur qu’aux incantations d’un gourou. Un enfant est plus sensible à la main maternelle enduite d’une huile onctueuse, à un sirop ou une ampoule sciable. Un Taïwanais est plus sensible à une injection, alors qu’un Chinois continental préfère une herbe. Un populiste préfère l’importation illégale ou le nombre de clicks. Les gélules blanches sont perçues comme des antalgiques par les blancs et comme des stimulants par les noirs. Inversement les comprimés noirs sont perçus comme stimulants par les blancs et comme antalgiques par les noirs. De façon plus subtile, les couleurs chaudes (rouge, orange, jaune) ont un effet stimulant, alors que des couleurs froides (bleu, vert, violet) ont un effet antidépresseur. L’effet placebo du suppositoire s’est amenuisé, alors que celui de la perfusion ne cesse de progresser, indépendamment du contenu de chacun de ces médiateurs.

Les vaccins n’induisent pas d’effet placebo, car ils sont prescrits à des sujets sans plainte qui n’en attendent rien à court terme. En revanche, ils peuvent induire des effets inverses (nocebo) dans certaines catégories sociales refusant toute forme d’autorité.

Pour la grande majorité des médicaments, l’effet placebo est supérieur à l’effet pharmacodynamique. La médecine moderne se contente de prouver qu’il existe une part d’effet pharmacodynamique sans chercher à savoir si cette part représente 1% ou 60% de l’effet total.

Pour mieux progresser, les essais cliniques devraient inclure quelques éléments d’ethnopsychopharmacologie. Mais peut-on leur demander de s’intéresser à une science au nom aussi barbare, alors que beaucoup d’entre ne prennent pas encore en compte l’âge ou le sexe des sujets ?

Bibliographie

Peste ou choléra

13 avril 2022

On ne peut reprocher à quiconque de méconnaître l’Histoire de l’épidémiologie des maladies infectieuses, car elle n’est enseignée dans aucune école.

À l’heure d’un choix crucial pour notre avenir et surtout celui de nos enfants, on entend souvent des concitoyens dire qu’ils s’abstiendront de voter pour ne pas avoir à choisir entre la peste ou le choléra. Cette expression populaire est née en France au XIX°, alors que la dernière peste de Marseille de 1720 hantait encore certaines mémoires. Chacun croyait en avoir fini avec ce fléau qui durait depuis plus de quatre siècles.

En 1817, le choléra quitte le port de Calcutta, traverse la Russie en décimant les soldats du Tsar et entre en Europe par Berlin où il tue le philosophe Hegel en deux jours, et atteint la France en 1832. Avec les taudis de l’urbanisation galopante, le choléra flambe et ranime l’inconscient collectif de la peste.

Nul ne peut comprendre aujourd’hui ce que pouvait être une maladie qui avait tué 35% de la population européenne en deux ans, alors qu’une maladie qui en tue 0,2% dans le même laps de temps suffit à briser la vie sociale. Nous avons perdu le sens de la nuance en épidémiologie. Mais ceux qui avaient comparé le choléra à la peste avaient déjà commencé à le perdre, car ces deux épidémies sont peu comparables. D’abord sur les chiffres, puisque chacune des épidémies de choléra a tué 1 à 3% de la population en Europe, soit 30 fois moins que la peste. Ensuite sur les moyens de lutte. Dès les premières épidémies, en 1854, le médecin anglais John Snow effectua un travail épidémiologique historiquement remarquable qui permit de comprendre le mode de transmission de la maladie par l’eau contaminée. Dès lors, la prévention par l’hygiène devint relativement compréhensible par tous, et il n’a fallu que quelques années pour venir assez rapidement à bout des nouvelles épidémies. Les épidémies de choléra en Europe ont duré un demi-siècle contre les quatre siècles des épidémies de peste.

Bref, si le choléra a logiquement réveillé des peurs ancestrales, il n’est en rien comparable à la peste et le dicton du choix entre peste et choléra a perdu presque toute sa substance.

Je concède qu’utiliser la médecine et l’épidémiologie pour s’immiscer dans la politique puisse être critiquable. Mais nul ne contestera qu’aucune science, ni aucune pratique ne peuvent s’abstraire totalement de la politique.

En conclusion, que ceux qui veulent s’abstenir par hésitation, choisissent le choléra sans aucune hésitation. C’est, de très loin, le moins pire des deux, d’un facteur que l’on peut quantifier de trente à cent… Voire plus…

Références

Modèle de l’antibiorésistance

9 avril 2022

La résistance à la pénicilline était identifiée en laboratoire en 1940 avant même sa commercialisation en 1943. Mais ce médicament miraculeux a empêché la mort par septicémie après les blessures de guerre et il a neutralisé la syphilis, sans compter quelques autres miracles en pédiatrie et pneumologie.

Après avoir enfin compris que l’antibiorésistance était un processus lié aux lois de la sélection naturelle, donc inévitable, on a commencé une course aux armements entre bactéries toujours plus résistantes et antibiotiques toujours plus puissants. Chaque camp a gagné des batailles, mais il a fallu plus d’un demi-siècle pour admettre la supériorité définitive des bactéries et proposer de nouvelles stratégies.

Interdiction des antibiotiques dans l’élevage, diminution de la consommation médicale, avec le fameux slogan « les antibiotiques c’est pas systématique ». Rien n’y fit, malgré quelques pauses, la consommation s’est accrue. Les miracles ont la vie dure dans nos processus cognitifs.

Les dégâts ont été considérables à l’hôpital et en chirurgie, avec les maladies nosocomiales dont le coût et la mortalité ne cessent d’augmenter. On compte des centaines de milliers de morts annuelles rien que pour la diarrhée à clostridium. 

En ultime recours, on a procédé à des études cliniques mieux contrôlées. Permettant ainsi de prouver l’inutilité des antibiotiques dans les angines (même à streptocoques), les bronchiolites, la majorité des maladies respiratoires, les infections urinaires, l’acné. On a montré la dangerosité de leurs excès dans les services de néonatologie ou dans la prévention des complications des viroses saisonnières. Certains ont suggéré de ne plus les prescrire dans l’ulcère de l’estomac où la résistance est encore plus forte. On a même définitivement détruit le dogme de la prise obligatoire de toute la boîte. Oui, on ne peut prendre qu’un ou deux comprimés, et seulement pendant un jour dans de nombreux cas, mêmes graves.

Des hôpitaux ont essayé la suppression totale d’un type d’antibiotique pendant 6 mois ou un an, révélant une baisse de l’antibiorésistance à la reprise… Trop brève hélas.

On a compris que les antibiotiques dans l’enfance sont la première cause de la recrudescence des maladies allergiques et de plusieurs maladies auto-immunes de l’adulte.

Aujourd’hui, l’antibiorésistance est considérée comme un problème majeur de santé publique. Peut-être à tort. D’une part, quelques décisions peu coercitives pourraient limiter massivement la consommation d’antibiotiques. D’autre part, la menace pèse peu sur le grand public, l’antibiorésistance est surtout un frein à la chirurgie complexe et à la protection des personnes fragiles hospitalisées. En bref, à ce qui fait la modernité de la médecine.

L’histoire de l’antibiorésistance fournit ainsi un modèle original de réflexion en écologie politique. La méconnaissance et le mépris des lois de l’évolution ont conduit à ralentir notre maîtrise sur la biologie humaine. Une forme d’autorégulation.

Bibliographie

L’énigme du colostrum

28 mars 2022

Il est communément admis que la sélection naturelle a conduit chaque espèce à une adaptation optimale, et que, dans le cas particulier de notre espèce, la culture a profondément modifié le cours de l’évolution. Cette interférence a conduit certains idéologues à d’hasardeuses hypothèses. La protection des plus faibles serait une menace pour notre espèce… La sélection n’aurait plus de prise sur nous… Nous aurions perdu nos défenses naturelles… etc.

Loin de ces élucubrations, la science a quelques certitudes, par exemple le feu a profondément modifié notre alimentation et notre système digestif. L’urbanisation a été délétère en favorisant les épidémies, mais elle a été bénéfique en augmentant le brassage génétique. L’élevage des bovins a fourni le lait, excellent substitut alimentaire en cas de famine, mais il a conduit à l’effondrement de l’allaitement maternel lorsque le commerce a pris le pouvoir. Les religions ont renforcé les liens sociaux, mais elles ont tué plus que les famines. Bref, les déterminants culturels semblent avoir été aussi hasardeux que ceux de l’environnement naturel. Et il faudra certainement plus de temps pour résoudre les énigmes de la sélection culturelle qu’il n’en a fallu pour celles de la sélection naturelle.

La plus étonnante des énigmes culturelles est celle du rejet du colostrum. Le colostrum possède plus de vertus nutritives et immunologiques que tout aliment, vaccin ou médicament. Le réflexe de la tétée, présent dès la première minute de vie, garantit l’attachement et augmente la lactation. Pourtant, indépendamment des influences des religions et du marché, et dans la quasi-totalité des ethnies et cultures, le colostrum a été rejeté, même lorsqu’il n’y avait pas d’alternative au sein maternel.

Ce rejet universel a suscité des hypothèses dont la fantaisie est à la hauteur du mystère. Margaret Mead y a vu une sélection des nouveau-nés les plus aptes à survivre à cette privation. Michel Odent a suggéré que la privation de ce premier lien à la mère avait pour but d’augmenter l’agressivité, donc l’esprit de conquête. On peut en émettre d’aussi contestables, quoique plus plausibles. L’accouchement étant une épreuve difficile, on a pu vouloir accorder un repos à la mère en la libérant des exigences de son nourrisson. Cette soustraction du nouveau-né permettant au père de prendre sa revanche de progéniteur exclu de la grossesse. Mais, il se pourrait tout simplement que l’aspect jaunâtre et peu ragoutant du colostrum ait heurté le sens esthétique ou l’ait fait considérer comme un sous-produit, voire comme un poison, surtout en comparaison avec le lait au blanc immaculé. La culture du beau et du bon peut conduire à toutes les dérives… L’énigme du rejet du colostrum reste entière. Néanmoins, la science nous a donné une certitude : en redonnant le colostrum à tous les nouveau-nés, nous réorienterions l’évolution dans un sens favorable à notre espèce sans risque d’effet indésirable social, sanitaire ou mental.

Bibliographie

Monogamie évolutionniste

13 mars 2022

Les statistiques déplaisent, car elles ignorent les cas particuliers ; chacun assimilant l’ignorance de son cas à du mépris. Lorsque les statistiques affirment que « l’effet cendrillon » et les infanticides sont plus fréquents dans les familles recomposées, les beaux-parents adoptifs, parfois plus affectueux que les géniteurs, vivent cette assertion comme abjecte. Lorsque les statistiques confirment que le divorce entraîne des conséquences négatives à long terme sur l’équilibre affectif et la santé mentale de la progéniture, cela est inaudible par les parents qui peuvent vivre et citer d’innombrables contre-exemples.

Les critères psychosociaux étant toujours soumis à de vives polémiques, il est tentant de suspecter les auteurs de ces études de vouloir prôner une idéologie monogamique.

Il faut alors convoquer la biologie, avec des critères plus pertinents, pour essayer de savoir si notre espèce a subi des pressions sélectives positives pour la monogamie.

Il est par exemple admis que les maladies sexuellement transmissibles trop visibles ont un effet repoussoir lors du choix d’un partenaire. Cela a probablement favorisé une sélection positive dans deux directions, d’une part, les individus les plus résistants aux infections, d’autre part, les moins volages. 

L’anthropologie a démontré qu’un père au foyer était un facteur favorable à la survie de la progéniture. La biologie confirme que le célibat maternel a un impact négatif sur le poids de naissance, la croissance in utero et la prématurité. Cs critères biologiques peu contestables surenchérissent sur les anthropologues, en montrant un effet bénéfique du père pendant la vie in utero. Voilà de quoi rassurer les pères qui se sentent exclus de la grossesse.

Encore plus surprenante est la constatation au sujet de la prééclampsie, cette redoutable maladie de la grossesse qui ne risque de survenir que pour le premier enfant d’un couple, et jamais pour les suivants. Comme si le couple ayant réussi son premier test d’histocompatibilité pouvait continuer à procréer en toute sérénité… Et l’immunologie remettra les compteurs à zéro en cas de couple recomposé.

D’autres « subtilités » de la nature sont aussi mesurables, comme la chute du taux de testostérone au contact du nouveau-né, limitant la probabilité d’ensemencer d’autres femmes et d’éparpiller l’attention paternelle.

Enfin, plus l’âge de procréation avance, naturelle ou assistée, tant pour le père que pour la mère, plus convergent de risques sur la progéniture. Pour un couple recomposé jeune, aucune étude ne pourra jamais mettre en balance l’avantage de la jeunesse pour une nouvelle fratrie avec la diminution des soins parentaux sur la ou les fratries précédentes.     En tant que mammifères, nous avons un lourd passif de polygamie et l’évolution ignore le concept culturel de monogamie stable à vie. Cependant notre espèce a mis en place plusieurs moyens pour favoriser la monogamie jusqu’à la puberté ou l’autonomie du dernier enfant d’une fratrie.

Bibliographie

Mots de la méconnaissance et fibromyalgie

4 mars 2022

Plusieurs maladies ont changé de nom lorsque leur physiopathologie a été mieux comprise, passant ainsi d’un nom littéraire à un nom scientifique. L’angine de poitrine est devenue coronaropathie lorsque l’on a compris le rôle des coronaires. L’apoplexie est devenue accident vasculaire cérébral pour une raison identique. Le mal sacré est devenu épilepsie lorsque les dieux ont été plus discrets. L’hystérie s’est muée en divers troubles somatoformes lorsque l’utérus est devenu un organe moins vagabond. La phtisie galopante a cessé de galoper en devenant tuberculose.

Des changements plus récents de sigles ont suivi les caprices de la mode ou de la communication. La PCR (polyarthrite chronique rhumatismale » est devenue PR (polyarthrite rhumatoïde), perdant le C de la chronicité sans en perdre la nature ; et cela bien avant que le PCR ne devienne un test célèbre. Les MST (maladies sexuellement transmissibles) sont devenues les IST (infections) pour encourager au dépistage des infections sans symptômes.

Dans le domaine de la psychiatrie, la sémantique a varié au gré des interprétations, elles-mêmes très fluctuantes. La démence précoce devint schizophrénie pendant que la démence sénile devint maladie dès que la coloration argentique de monsieur Alzheimer permit de voir les neurones au microscope.

Le concept des deux pôles extrêmes de l’humeur a transformé la mélancolie en dépression unipolaire et la psychose maniaco-dépressive en maladie bipolaire.

La fibromyalgie se situe au pinacle de ces remaniements. Cette maladie dont on n’arrive toujours pas à savoir si elle est neurologique, psychiatrique, auto-immune ou somatoforme a connu diverses appellations dissimulant toujours mal l’embarras des nosologistes.  Rhumatisme psychogène, polyentésopathie, rhumatisme musculaire chronique et fibrosite sont quelques-uns des anciens termes utilisés pour enluminer la méconnaissance de cette maladie, laquelle a longtemps été confondue avec le syndrome de fatigue chronique, tout aussi énigmatique et aujourd’hui pompeusement renommé encéphalomyélite myalgique.

Le terme psychogène était classiquement utilisé pour désigner les symptômes dont on ignorait la cause ; son usage a progressivement diminué en corrélation inverse avec les connaissances, et il est remplacé aujourd’hui par idiopathique (du grec « idio » : propre, spécial ou particulier). Changement politiquement correct qui suggère que l’idio(t) n’est pas celui que l’on croit.

Ainsi la fibromyalgie, dont on continue à tout ignorer, a peut-être enfin son terme adéquat en sacrifiant à la mode des sigles et de l’idiopathique ; elle se nomme dorénavant SPID (syndrome polyalgique idiopathique diffus). L’identité phonétique avec speed est une pure coïncidence bien que le stress soit certainement un facteur de risque.

Attendons le prochain épisode de cette saga terminologique…

Référence

Marketing pharmaceutique direct

22 février 2022

La pharmacie est scindée en deux marchés. Les médicaments dits « éthiques » délivrés sur ordonnance et supposés plus dangereux. Et ceux en vente libre, nommés « OTC » (over the counter), théoriquement anodins. La publicité des premiers est interdite auprès du grand public.

Cependant, la limite entre ces deux marchés est floue et fluctuante. Les antiinflammatoires ont varié d’éthique à OTC selon leur dosage, il suffisait alors d’aller plus souvent à la pharmacie pour avoir sa dose. L’aspirine, les vasoconstricteurs nasaux ou les laxatifs stimulants sont en vente libre malgré leur dangerosité.

Quant à la barrière publicitaire, elle est franchie allègrement dans les deux sens. Diverses « pressions » sur les médecins ont abouti aux addictions aux benzodiazépines, antidépresseurs et opiacés qui sont un problème majeur de santé publique. Dans l’autre sens, lorsque les médecins sont trop timides pour prescrire un produit coûteux et peu efficace, le marché passe par les associations de patients pour afficher une compassion outrancière.

Ces manœuvres ont bien fonctionné pendant des années : ni prescripteurs, ni patients ne percevaient la trivialité d’un marché ostensiblement dédié au bien de l’humanité souffrante.

Puis la grossièreté de quelques manipulations est apparue aux plus avertis. La migraine devenait la maladie du siècle sur les médias juste avant la sortie d’un nouvel antimigraineux. La publicité interdite pour les médicaments était remplacée par la publicité pour une maladie. Notre radio publique avait ainsi promu la DMLA dont un traitement au prix indécent était proposé pour un bénéfice négligeable. La même radio avait alerté contre les AVC en incitant les citoyens à appeler le SAMU s’ils voyaient une personne avec la bouche tordue dans la rue. J’ignore quel a été l’impact de ces campagnes sur la santé publique. Les défibrillateurs qui ornent nos gares et nos ruelles seront dégradés avant d’avoir sauvé une vie, mais ils contribuent aussi à concrétiser la fragilité de nos vies.

Bien qu’ils soient bénéficiaires de cette médicalisation de la société, certains médecins s’en inquiètent. Ceci conduit le marché à écarter progressivement les praticiens des circuits de la distribution pharmaceutique. J’en ai pris conscience la première fois en 2011 en lisant cet encart sur un prestigieux quotidien :

« Recherche patients en état dépressif. Vous avez plus de 18 ans et moins de 65 ans, vous vous sentez triste, fatigué et déprimé. Vous ne suivez pas ou suivez un traitement antidépresseur qui ne vous convient pas. Si vous ou une personne de votre entourage se sent concerné(e) par les critères ci-dessus contactez le numéro vert suivant […] Nous évaluerons votre possibilité de participation à notre recherche clinique en vue d’une prise en charge thérapeutique. Participez pour que la dépression ne nous résiste plus ! » Garanti verbatim !

Pourquoi s’embarrasser d’hypocrisies éthiques, puisque le producteur peut désormais recruter directement ses consommateurs ?

Bibliographie