Archive pour avril 2024

Tricheurs de l’empathie

lundi 22 avril 2024

La charité n’est jamais exclusivement altruiste. Les indulgences accordées par l’Église catholique permettaient aux âmes charitables de gagner des années de paradis. Les aumônes des dames patronnesses envers les familles, aidaient à faire oublier les conditions de travail des pères de ces mêmes familles dans les usines. La médecine du travail a supplanté les dames patronnesses en introduisant la santé comme lubrifiant pour les rouages de la révolution industrielle.

Plus tard, les entreprises ont affiché leur philanthropie en développant un « charity business » utile à leur image, à leur marketing et à leurs relations publiques dans un cadre plus général d’optimisation fiscale. Ces dons des entreprises ont permis la création d’ONG qui suivent, à leur tour, les règles du monde entrepreneurial. Ainsi donateurs et donataires sont les deux acteurs du marché de l’empathie qui s’inscrit dans le PIB au titre des productions tertiaires. Ce secteur est un gros pourvoyeur d’emploi, et c’est là sa première action humanitaire, bien avant les retombées concrètes sur les divers terrains de la misère.

Les cadres des ONG ou de l’ONU ont des salaires équivalents à ceux des cadres d’entreprises classiques, mais à l’inverse de ces derniers, ils n’ont pas l’obligation de remplir des objectifs chiffrés. Ils ont certes des résultats concrets sur des individus qu’ils protègent contre la famine, le viol ou la maladie, cependant à plus grande échelle, un seul exemple suffit à montrer les faibles retombées en termes de santé publique et de progrès social.  Haïti est le pays qui a reçu le plus grand nombre de dons de toutes parts, et ce pays recèle les plus gros taux de misère, de famine, de maladies et de criminalité. Disons plus trivialement qu’il n’y a que des miettes qui arrivent sur les terrains de la misère.

En pharmacologie, on peut montrer l’action d’un médicament sur un paramètre labile de quelques individus, mais cela ne suffit pas à connaître son rapport bénéfices/risques en termes de santé publique.  

Le nombre d’étudiants en médecine désireux de s’engager dans l’humanitaire ne cesse de croître. Le mot « humanitaire » remplace avec plus de brio le terme désuet de « vocation » que l’on prêtait au choix professionnel des médecins.

Les métiers du tertiaire sont toujours plus recherchés que ceux du primaire et du secondaire en raison de leur moindre pénibilité. Je crains que cet engouement des carabins pour l’humanitaire n’aggrave dangereusement notre pénurie d’anesthésistes, neurochirurgiens, obstétriciens ou généralistes ruraux. Les déserts médicaux sont probablement le premier aspect de cette inflation du « méta tertiaire » médical.  

Il est éthique et louable de créer des structures d’aide aux faibles et aux opprimés. Mais ce serait tricher avec l’empathie que de ne pas en évaluer les résultats sur le terrain avec autant de rigueur que nous l’exigeons pour les biens manufacturés, les aliments, les médicaments ou pour tout service du tertiaire.

Référence

La probité à l’épreuve des certificats

jeudi 11 avril 2024

Dans une société de droit et de normes, plusieurs professionnels ont la prérogative de rédiger des certificats. L’architecte peut certifier la composition du béton. Le policier peut certifier un refus d’obtempérer. L’ingénieur peut certifier le respect des normes de sécurité. Les certificats des juges et des huissiers trônent au sommet de la probité. Enfin tout citoyen peut certifier sur l’honneur dont on le suppose pourvu.

Beaucoup plus nombreux et disparates sont les certificats médicaux où la gloire, la science, l’honneur et la probité ne sont pas indispensables. Les certificats d’aptitude à la gymnastique ou à la pétanque n’exigent aucune science et ne confèrent aucune gloire. Un certificat d’état de choc émotionnel n’engage ni l’honneur ni la probité.

Fut une époque où un certificat médical pouvait dispenser du port de la ceinture de sécurité en raison d’un asthme ou d’une sensation d’oppression. Cette époque est révolue, car l’asthme et l’angoisse sont devenus compatibles avec la ceinture de sécurité. À une époque plus lointaine, un certificat prouvant l’état d’ébriété d’un conducteur avait été proposé par certains comme une excuse en cas d’accident. Aujourd’hui, le même certificat d’ébriété permet de retirer le permis de conduire à tous les chauffards sujets à diverses addictions. L’addiction est en elle-même devenu l’objet d’un certificat donnant un accès gratuit à tous les soins.

Comment porter crédit à un certificat de bonne santé, alors que sa définition ne cesse de changer au gré de ceux qui définissent les maladies. Être gaucher ou homosexuel ne sont plus des maladies justifiant un certificat. En revanche, les gènes de prédisposition à mille maladies seront demain le support de millions de certificats opportunistes de mauvaise santé.

Ces certificats de mauvaise santé sont devenus très populaires, ils permettent d’obtenir le remboursement d’un billet de train, de théâtre ou de voyage organisé. Ne doutons pas qu’avec la monté des populismes, leur nombre va croître à l’infini.  

Le plus précieux de tous est évidemment le certificat d’arrêt de travail qui a évolué lui aussi au gré des définitions des maladies. Si la lombalgie y a longtemps été à l’honneur, on y trouve aujourd’hui pêle-mêle tous les troubles musculosquelettiques, les burn-out et dépressions, les fatigues chroniques, les harcèlements sexuels et psychologiques et tant d’autres misères dont aucun médecin n’oserait contester la véracité.

Avec la réforme des retraites, on peut s’attendre prochainement à un déluge de certificats d’arrêts de travail qui permettront de faire le pont entre l’âge estimé de la retraite et son âge légal.

La rigueur d’un certificat varie selon les professions. Les médecins sont plus souvent confrontés aux limites de leur probité que les ingénieurs, mais l’éthique de ces derniers est confrontée à des budgets plus serrés que celui de la Sécurité Sociale.

Références

Chercheurs du cancer

mardi 2 avril 2024

Les cancérologues, cliniciens ou chercheurs, ont un métier passionnant sous maints aspects. Ils parviennent à différentier les cellules d’une tumeur et vérifier si leur développement est sous l’influence de l’environnement, d’une hormone ou d’un flux sanguin. Ils conçoivent des thérapies ciblées dont le résultat est parfois spectaculaire et visible sur des images qui encouragent le patient à se battre. Leur compréhension des relations entre le système immunitaire et le développement tumoral permet d’envisager des thérapies immunitaires, voire des vaccins théoriquement parfaits.

En plus de ces victoires, ils ont des relations souvent riches d’empathie avec des patients qui leur vouent admiration et affection.

Forts de tout cela, ils sont favoris des médias dont ils font souvent la une pour dévoiler une nouvelle théorie pouvant déboucher sur un traitement dont on attend toujours le meilleur. Ils sont parfois accompagnés d’un patient miraculé qui vient apporter son témoignage enthousiasmant. Ces médias leur permettent de lever des fonds considérables pour des recherches de plus en plus coûteuses. Donner contre le cancer, c’est donner pour la vie. Les plus âgés et les plus fortunés donnent avec l’espoir légitime d’un éventuel bénéfice personnel ultérieur.

Hélas, la cancérologie de l’adulte est loin de connaître les succès de la cancérologie pédiatrique. Moi qui n’ai jamais pu me résigner à voir mourir un enfant de leucémie ou autre cancer, je suis ravi de constater que les progrès sont prodigieux en ce domaine avec près de 70% de guérisons. En plus de la vigueur de leur système immunitaire, les enfants ont des cancers de type « monoclonal ». Ce qui signifie qu’une seule cellule souche est atteinte, un peu comme dans une maladie rare où un seul gène est anormal.

Inversement en cancérologie adulte, les traitements sont incertains, car les tumeurs contiennent une grande variété de cellules tumorales, résultant des inévitables mutations survenues à chacune des milliers de divisions cellulaires passées. Une plus longue exposition aux toxiques environnementaux aggrave ces mutations et le système immunitaire vieillissant ne parvient plus à éliminer tous les mutants. A-t-on même besoin d’explication pour savoir qu’aucune lignée cellulaire n’échappe à la sénescence ?

Tous les efforts des chercheurs ont-ils modifié la réalité clinique des cancers de l’adulte ? Le seul indicateur sanitaire permettant de le savoir est l’âge moyen constaté à la mort pour chaque type de cancer. Curieusement, cet indicateur est presque toujours remplacé par d’autres, tels que survie après diagnostic ou durée de rémission, qui ont certainement une vertu pour le moral des patients, mais qui sont dépourvus de pertinence en termes de santé publique. Quel dommage ! Cela nous permettrait de discuter du coût que peut supporter la société par semaine ou mois gagnés sur cet indicateur.

En attendant, le coût des thérapies reste exclusivement proportionnel à l’empathie que suscite le cancer.

Bibliographie