Sentence du temps sur la pharmacie

13 janvier 2020

Prescrire®, la revue médicale française la plus lue à l’étranger, vierge de publicité et de conflit d’intérêts, vient de publier, comme chaque année, la liste des produits pharmaceutiques à écarter. Liste établie par une méthode rigoureuse permettant d’évaluer le rapport bénéfices/risques de chaque médicament.

Ce rapport est difficile à établir avant la commercialisation des médicaments, tant pour le ministère qui a tendance à surévaluer leurs bénéfices pour des raisons politiques ou industrielles, que pour la revue qui a tendance à le sous-évaluer par prudence et par une analyse plus sévère des essais cliniques.

Après plusieurs années de prescription et de consommation, l’évaluation devient de plus en plus pertinente, car les données statistiques reposent sur des plus grand nombres. Prescrire® est souvent la première à donner l’alerte, les ministères suivent après un délai de durée liée à la gravité du risque et à la puissance des lobbys.

Renforcer la pharmacovigilance et dénoncer les conflits d’intérêts a permis de raccourcir ce délai de reconnaissance des dangers relatifs et absolus. Finalement, la vérité moyenne vue par le ministère de la santé est moins longue à apparaître que celle du nombre de manifestants vu par les syndicats.

Sur la liste 2019 des médicaments plus dangereux qu’utiles, on est surpris d’en découvrir qui ont fait la fortune de leurs fabricants, qui ont permis de procurer de l’emploi à des dizaines de milliers de salariés, qui n’ont fait l’objet d’aucune critique de la part des médecins et des universités, et que les patients consommaient, mus par une inébranlable foi.

Nous ne parlons pas ici des médicaments à scandales retentissants, mais seulement de ceux qui ont subrepticement et doucement fait plus de mal que de bien en termes de santé publique ou individuelle.  Destinés à baisser le sucre ou la douleur, à diminuer une diarrhée ou une dépression, à améliorer la circulation sanguine ou le sommeil, à retarder une métastase ou une démence ; aucune classe pharmaceutique ne semble pouvoir complètement échapper à cette molle sentence du temps qui passe.

Evitons le populisme en n’accusant que big pharma, profitons plutôt de cette liste annuelle pour parfaire l’éducation sanitaire de nos patients et de nos enfants, en leur rappelant quelques évidences. La plupart des situations pathologiques ont une résolution spontanée. Pour les maladies dites chroniques, l’hygiène de vie fait toujours mieux que les médicaments, surtout après 65 ans. Les thérapies comportementales sont cent fois plus actives sur la douleur, la dépression et le sommeil que toute la chimie des synapses. Un enfant qui a vu ses parents consommer des médicaments en consommera. Dans de nombreuses situations, la voie pharmacologique inhibe la voie comportementale. Etc.

Remercions tout de même les lanceurs d’alerte qui nous permettent d’aller encore plus loin dans le décryptage du soin et de ses arcanes.

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Antioxydants, déméthylants, télomérase et greenwashing, même combat

4 janvier 2020

La production d’énergie à partir de l’oxygène permet le fonctionnement de nos cellules, mais provoque l’accumulation de dérivés oxydés qui participent à leur vieillissement. Dès que ce phénomène a été compris, une avalanche de produits antioxydants, vitamines et autres, ont été proposés pour ralentir le vieillissement. Bien évidemment, après quelques décennies de vente, il est apparu qu’aucun de ces produits n’avait la moindre action sur le vieillissement. On a même constaté un léger effet négatif. L’oxygène semble donc être plus utile que nuisible. Qui l’eut cru ?

Lorsque l’on a commencé à étudier les divers processus qui permettent d’empêcher ou de moduler l’expression des gènes dans l’organisme, le mot « épigénétique » a été survendu dans les médias. Détrônant la génétique toute puissante. Ce domaine de recherche est encore en friche, mais on sait déjà que la méthylation de l’ADN est le principal processus de cette modulation de l’expression des gènes.  Il n’en pas fallu davantage pour stimuler quelques sciences infuses. Savez-vous par exemple que la lunasine du soja est capable de déméthyler l’ADN ? Souhaitons qu’elle puisse choisir avec discernement quels sont les gènes à déméthyler. Le fabricant nous informe que la lunasine est extraite par un procédé qui garantit le maintien de sa bioactivité même après la digestion ; on ne voit pas bien en quoi ces propos peuvent nous rassurer sur la précision de de la mécanique épigénétique. Espérons que les gros consommateurs de déméthylants ne périssent pas plus rapidement que ceux d’antioxydants

De découverte plus récente, les télomères sont des segments de nucléotides situés à l’extrémité des chromosomes. Ils raccourcissent à chaque division cellulaire et sont un marqueur assez fiable du vieillissement. Ils sont en partie restaurés par une enzyme nommée télomérase. Vous devinez la suite… Les racines d’astragale, le thé vert, la silymarine et les vieux oméga 3 sont déjà dans la liste des activateurs de télomérase.

La grande vague du microbiote a été logiquement suivie d’une vague de probiotiques.

Bref, dès que la science fait un petit pas, les médias font dix grands pas et les marchands enfilent les bottes de sept lieues pour galoper loin devant.

Maintenant que la santé de notre planète est, elle aussi, devenue un sujet de préoccupation, les procédés de réparation proposés sont les mêmes que pour nos corps. Avec le ‘greenwashing’, tous les industriels ont copié le marché sanitaire. Une excellente école. Les pétroliers sont devenus des énergéticiens et ne parlent que d’énergie durable.

Il y a cependant une différence : la marche et le régime jockey sont, à ce jour, les seuls moyens capables de rallonger les télomères et de ralentir tous les processus du vieillissement. Recommandations inapplicables à la planète. Nous vieillirons donc ensemble.

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Diversité des marchés de l’addiction

27 décembre 2019

Dans un passé récent, nos confrères prescrivaient encore la morphine avec la dévotion et la parcimonie convenant à ce produit miraculeux. Ancestrale invention de la pharmacopée qui, contournant l’inexorabilité de la mort, en a gommé les affres.

Puis, lorsque les logiques marchandes et financières ont laminé toutes les autres, l’opium et ses dérivés ont été promus pour des douleurs moins impératives. Les médecins qui se sont alarmés de cette dérive furent alors traités de barbares indifférents aux souffrances de leurs semblables.

Aujourd’hui, ces opioïdes et opiacés sont à l’origine de la plus importante calamité sanitaire qu’ait connu l’Occident depuis la fin des épidémies. Catastrophe prévisible puisque la dépendance aux morphiniques est rapide et irréversible. C’est maintenant à raison que l’on peut traiter de barbares les médecins qui tentent d’en priver leurs patients captifs. Ce marché est donc parfait, puisque les clients et leurs prescripteurs s’y sont eux-mêmes séquestrés. 

Il serait naïf de voir ceci comme une réussite commerciale inopinée. La recherche de l’addiction est au contraire une méthode utilisée depuis longtemps dans le commerce de l’alcool et du tabac, d’abord chez l’adulte, puis chez l’adolescent pour mieux en garantir le résultat.

Méthode que le monde pharmaceutique a poussée au paroxysme de l’ignominie avec deux classes de médicaments : les benzodiazépines (somnifères et tranquillisants) et les ISRS (antidépresseurs de type Prozac). Ces psychotropes ont trois particularités. Ils modifient l’humeur à court-terme, parfois dans le bon sens. Ils entraînent à moyen terme, une dépendance difficilement réversible. Enfin, leur bénéfice est quasi nul à long terme.

Cette absence de résultat sur les maladies visées incite de plus en plus médecins et patients à interrompre ces traitements. Hélas, cette interruption modifie l’humeur, souvent dans le mauvais sens. Les symptômes provoqués par le sevrage sont généralement plus graves et plus durables que ceux qui étaient visés par le traitement. Ceci devient alors un argumentaire prouvant l’utilité du traitement pour la santé mentale : voyez dans quel état vous met l’arrêt de ce médicament. Preuve dont l’absurde n’est pas décelable par ceux qui souffrent.

Les industriels du tabac et de l’alcool auraient pu prétendre que leurs produits étaient bons pour la santé, puisque l’arrêt de leur consommation provoque incontestablement des symptômes désagréables. Ils n’ont jamais osé le faire. Les industriels du médicament, eux, ne s’en privent pas. Ils se sentent protégés par l’a priori éthique du soin.

Connaissez-vous l’histoire de celui qui vient d’accumuler tous les déboires ? Il porte volontairement des chaussures trop petites pour lui, car il éprouve enfin un sentiment de félicité quand il les enlève le soir en rentrant chez lui ? Proposer cette thérapie comportementale à ceux qui souffrent ne serait pas plus grotesque que de leur proposer des ISRS.

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Diagnostics au supermarché

16 décembre 2019

Il est facile de critiquer big pharma qui fait des profits parfois indécents sur le dos des malades. Il est moins aisé de comprendre comment cette industrie a manipulé le concept même de maladie pour gagner le marché des bien-portants, plus lucratif que celui des malades dont le défaut commercial est de mourir ou de guérir trop rapidement.

Certaines de leurs manipulations trop grossières étant désormais décelées, les firmes doivent s’adapter et se diversifier. En ce sens, le marché du diagnostic se révèle encore plus prometteur que celui du médicament. Proposer un test diagnostique ou prédictif présente le double avantage de s’adresser à tous et de ne pas avoir à supporter la gestion juridique des effets indésirables des médicaments.

Tous les signaux indiquent que ce marché est attrayant, car beaucoup de nos semblables sont avides de divination pronostique. Plus de 50 millions de personnes ont déjà succombé aux divers profilages génétiques proposés par les géants du net.  

Une firme a proposé un test susceptible de déceler une seule cellule tumorale dans 10 ml de sang. Une autre a proposé un panel de plusieurs analyses, allant du simple cholestérol jusqu’à des tests ADN, sur une simple goutte de sang, comme le font déjà les diabétiques pour surveiller leur glycémie. 

Certains vont jusqu’à proposer la vente de ces tests dans les supermarchés : on chercherait alors un cancer potentiel ou son absence en allant faire ses courses.

Les autorités ont rapidement réagi à ces propositions dont la plupart n’ont aucune validité démontrée. Et, même si les résultats devenaient plus fiables, on ignore les conséquences comportementales sur des personnes n’ayant pas les connaissances appropriées pour les interpréter. Sans compter le stress occasionné par des résultats pathologiques réels ou supposés.

Les autorités ont donc réagi avec la précaution qui s’impose face à ces innovations exaltées, en attente des preuves de leur utilité pour la santé individuelle et publique. Pourtant ce marché continuera à prospérer en l’absence de toute preuve, car dans le domaine de la santé virtuelle, l’avidité de la demande dépasse curieusement l’abondance de l’offre.

On pourrait en effet penser que ceux qui veulent connaître obsessionnellement leurs risques d’être malade et de mourir, le font pour adapter leur mode de vie à la quête d’une longévité chimérique. Il n’en est rien. Les études en ce domaine montrent que la découverte d’un risque n’a aucun impact sur les conduites qui majorent ce risque. Un risque plus élevé de cancer ou de maladie cardio-vasculaire ne modifie ni les dépistages ni l’hygiène de vie.

Ainsi la demande de diagnostics et de pronostics est dépourvue de toute logique, les marchands ont bien compris que pour la faire prospérer, il faut faire des offres qui se dispensent de preuves et ne fournissent aucune logique.

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Maladies de légende

9 décembre 2019

En juillet 1969, lors de la mission Apollo 11, Neil Armstrong a fait les premiers pas de l’homme sur la lune. La médiatisation de cet évènement a fait le tour du monde.

Dans les jours suivants, une épidémie de conjonctivite hémorragique virale s’est répandue dans toute l’Afrique de l’Ouest et au-delà. Les populations ont alors fait le rapprochement entre cette épidémie et la marche sur la lune. Le lien est évident ! Comme celui d’avoir été renversé par un autobus après une vaccination.

Le virus a vite été identifié, il s’agissait de l’entérovirus EV70, mais rien n’empêcha la population de le nommer ‘virus Apollo’. C’est le nom qu’il porte encore aujourd’hui.

Le candiru est une maladie connue depuis le XVIII° siècle, elle est provoquée par un petit poisson qui vit dans les eaux douces d’Amazonie. Elle se contracte en urinant dans une rivière, car le petit poisson peut remonter le long du jet, atteindre l’urètre et la vessie où il se fixe grâce à de puissants crochets. Il grossit alors et produit des milliers d’œufs qui provoquent de graves troubles de l’appareil urinaire.

Cette maladie est répertoriée dans l’index américain des maladies sous le numéro B88.8. Les tour-operator recommandent de ne pas uriner dans les rivières d’Amazonie. Internet diffuse des commentaires alarmants de patients et de témoins. Les poissons éclosent par millions. Ils dévorent les muqueuses de la vessie. Ils provoquent des hémorragies souvent mortelles.

Curieusement, aucun cas importé n’a été recensé à ce jour.

Le candiru est évidemment une légende que les indigènes avaient inventée pour faire peur aux premiers colons. L’idée était subtile, mais elle n’a pas empêché des millions de touristes de venir piétiner la biodiversité amazonienne sans savoir qu’une photo de smartphone n’en fournit aucune clé de compréhension. On finira par regretter que le candiru n’existe pas.

Je me souviens de mes patients prétendant avoir attrapé leur chaude-pisse sur la cuvette des WC. Je me souviens aussi du dahu de mon enfance, cet animal dont les pattes sont plus courtes d’un côté pour lui permettre de marcher à flanc de montagne. Il est ainsi condamné à faire le tour des monts toujours dans le même sens. Il suffisait de revenir bredouille de sa première chasse au dahu pour comprendre le jeu subtil de la légende qui nous avait fait marcher au vrai sens du terme.

Les contes enfantins sont devenus des fake news pour adultes. Tant de maladies nous guettent, tapies au fond de nos smartphones. Et il n’y a même plus besoin de marcher pour aller en vérifier l’existence.

Dangers de la vie et prodigalité des maladies.

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Vie et mort des dogmes du soin

4 décembre 2019

La philosophie enseigne la différence entre dogme et théorie scientifique. Le dogme est irréfutable et immuable, alors que la science s’enrichit de l’opposition et de la mouvance. Tenter de consolider ou de détruire un dogme par une démarche d’allure scientifique conduit au grotesque, ou pire, à l’aliénation.

Inversement, certaines académies sont tentées par les dogmes. Les sciences biomédicales offrent de pittoresques exemples de cette tentation dogmatique. 

L’impératif du couchage du nourrisson sur le ventre a duré deux ou trois générations avant que les bébés retrouvent la sérénité du décubitus dorsal. La mort subite du nourrisson est ainsi revenue à sa fréquence d’avant le dogme.

Empiriquement lié à l’acidité gastrique, puis modèle de maladie psychosomatique, l’ulcère de l’estomac est désormais exclusivement dû à un microbe. Le prestige du prix Nobel, attribué à ce troisième dogme, va probablement retarder la théorie multifactorielle unificatrice, le seule dont la longévité pourrait rivaliser avec celle du dogme de la Sainte Trinité.

Pendant longtemps, il a fallu exorciser par le bistouri les amygdales et les végétations responsables de tous les maux de nos enfants. Combien de parents fidèles ont ainsi conduit leurs enfants au martyre. Certains les ont conduits jusqu’à la mort en écoutant les ‘prêtres’ qui avaient préconisé la destruction du thymus. Véritable djihadisme biomédical.

Aujourd’hui, HDL cholestérol, télomères, génomique et probiotiques ravivent le mythe de l’immortalité avec un surprenant succès.

Pendant un certain temps, les corticoïdes pour faire baisser la fièvre des enfants ont bénéficié à la fois de l’apparence du dogme et de celle de la science. Après avoir aggravé les infections, ils sont désormais essentiellement prescrits par des ‘théologiens’.  

Le traitement des lombalgies et sciatiques exigeait une immobilité absolue en position allongée. Après deux siècles d’escarres et de phlébites, les malheureux reclus sont désormais encouragés à marcher. Ici, tout est pour le mieux, puisque ce retour salutaire à la marche rejoint la volonté divine de notre bipédie.

Après avoir immolé des tonnes d’utérus, les pourfendeurs de la ménopause ont exigé un traitement hormonal pour éradiquer ce mal diabolique. On ne saura jamais combien d’innocentes ont été sacrifiées sur ces nouveaux bûchers. Aujourd’hui c’est l’ostéoporose qui a pris le relais de la rédemption ménopausique. Espérons vivement que ce nouveau dogme n’aura pas la longévité de celui de la conception virginale.

Les sciences modernes, biologie comprise, de plus en plus précises et solides, ont désormais des théories dont la durée de validité rivalise avec celle des dogmes. Seule la biomédecine se permet encore d’élaborer des théories fugaces mêlant poésie scientifique et rigueur dogmatique, avec un nombre toujours impressionnant d’affidés.

C’est toute la magie du soin.

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L’allégé fait grossir

15 novembre 2019

Dans chaque pays existe une parfaite corrélation entre les chiffres de vente d’aliments allégés (light) et le pourcentage de citoyens en surpoids et d’obèses morbides. Cette constatation, sans idée préconçue, peut conduire à deux conclusions très différentes.

Les uns trouveront logique que la vente de produits light se développe lorsque l’obésité augmente. Les autres concluront que le light n’a aucun effet sur l’incidence de l’obésité. L’idée première du commerçant est de voir le light comme un marché porteur dans un pays ou l’obésité est fréquente. Alors que le constat du clinicien est de voir l’échec des produits allégés sur la réduction d’incidence de l’obésité.

Ces deux conclusions sont exactes et chaque observateur peut se féliciter de sa logique. Oui, le light est un marché porteur. Non, le light ne sert à rien.

Mais dans l’imbroglio des relations entre le commerce sanitaire et les sciences biomédicales, il serait surprenant que des conclusions aussi instinctives puissent être validées par la science.

La vérité est en effet plus complexe : le light fait grossir.

Les marchands peuvent se réjouir d’une telle conclusion favorisant un marché circulaire qui prospère du seul fait de son existence (comme ceux des sucres, jeux-vidéos, psychotropes, ou déodorants qui s’autopromeuvent par la dépendance qu’ils créent). Par contre, les cliniciens doivent s’alarmer de cette découverte contre-intuitive puisque leur prescription devient alors nuisible aux patients.

Après avoir montré que le traitement de l’obésité ne peut passer ni par des alicaments, ni par des médicaments, la science a cherché à comprendre le paradoxe du light qui fait grossir. Elle a déjà plusieurs réponses.

Les édulcorants de synthèse sont non seulement inefficaces, ils sont aussi nuisibles en favorisant l’intolérance au glucose par un mécanisme probablement lié à des modifications du microbiote.

Chez les enfants, les boissons light au goût sucré sont encore plus toxiques que les boissons sucrées, car elles affectent encore plus négativement et plus durablement leur comportement alimentaire. Chez l’adulte les sodas light favorisent l’insulino-résistance et le diabète de type 2. Chez les femmes enceintes, elles augmentent, en sus, le risque d’accouchement prématuré pour des raisons encore imprécises.

Enfin la physiologie éclaire ce paradoxe. Un édulcorant de synthèse émet dans la bouche un signal sucré qui informe l’organisme d’une arrivée prochaine de sucre, il mobilise donc l’insuline et limite la libération des réserves de sucre ; et comme l’apport sucré n’a pas lieu, il s’ensuit une authentique hypoglycémie qui stimule l’appétit. Ce qui n’était pas le but !

J’en profite pour disculper la majorité des obèses qui ne sont pas responsables de leur obésité, car cette pathologie se forge avant l’âge de 6 ans et même dans la vie intra-utérine. Pardonnons aussi aux parents auxquels on n’avait pas dit que le Bon Dieu a mis Homo sapiens debout pour qu’il ne cesse jamais de marcher.

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Sélection naturelle de la mauvaise science

6 novembre 2019

Le système actuel de publication en biomédecine favorise et encourage les résultats faussement positifs et ignore les résultats négatifs. Cette médiocrité méthodologique persiste dans les articles des plus prestigieuses revues médicales malgré les alertes répétées et une réelle volonté de changer les choses.

La persistance d’une telle médiocrité résulte donc forcément d’autre chose que de l’incompréhension ou de la corruption. C’est ce qu’ont démontré Smaldino et McElreath dans leur fameux article.

En réalité, de multiples mesures incitatives conduisent à une « sélection naturelle » de la mauvaise science, sélection que ces auteurs démontrent sur le modèle même de la biologie évolutionniste. En médecine hospitalo-universitaire, l’avancement professionnel passe fort peu par l’expertise clinique ou relationnelle, mais essentiellement par les publications. La conception des essais et les méthodes d’analyse ne sont pas déduites du chevet des patients mais elles sont choisies pour une future publication qui répondra aux normes et exigences des financeurs et des revues qui en dépendent.

Les deux auteurs font une méta-analyse de la puissance statistique sur 60 années de publications et montrent que cette puissance ne s’est pas améliorée malgré les démonstrations répétées de la nécessité de l’accroître. Ils élaborent ensuite un modèle dynamique de communautés scientifiques et montrent que les laboratoires les plus « normatifs », c’est-à-dire ceux dont les méthodes de recherche sont « dictées », sont logiquement les plus « performants » en termes de publications. Et poursuivant sur le modèle de la sélection naturelle, ils montrent que ces laboratoires ont la plus grande « progéniture », c’est-à-dire plus d’étudiants qui ouvriront leur propre laboratoire sur le même modèle. Cette sélection pour un rendement élevé conduit à un lent processus de détérioration méthodologique et à des taux de fausses découvertes de plus en plus élevés.

Ce biais se poursuit dramatiquement dans les comités de recherche destinés à élaborer les bonnes pratiques médicales. Les articles ne sont pas critiqués, voire pas lus, seul compte leur facteur d’impact et les notifications aux agences de presse.

Pourquoi l’amélioration des méthodes de recherche est-elle plus lente en biomédecine qu’en aéronautique ou en électronique ? Car la sanction des erreurs y est moins spectaculaire que ne l’est un crash aérien ou une panne informatique, tout particulièrement pour les maladies dites « chroniques » où l’évaluation est devenue pratiquement impossible.

Ces maladies tumorales, psychiatriques, cardiovasculaires et neurodégénératives sont devenues logiquement la cible du marché, car exagérément la cible de l’espoir. Mais n’espérons pas améliorer les méthodes de recherche les concernant, tant que l’on n’aura pas opéré un changement brutal, radical, violent, menaçant, au niveau institutionnel.

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Merveilleux purificateurs d’air

29 octobre 2019

En décembre 1952, le smog de Londres a fait plus de 10 000 morts. Il s’agit de la première étude épidémiologique sérieuse des nuisances liées à la pollution atmosphérique de l’ère industrielle. On peut supposer que ces nuisances étaient perçues depuis longtemps, puisqu’un siècle auparavant Alphonse Allais avait suggéré de construire les villes à la campagne, car l’air y est plus sain. Cette phrase serait en réalité celle d’un certain Jean Commerson, peu importe, cela prouve que plusieurs esprits libres sonnaient déjà l’alerte sur la qualité de l’air que nous respirons.

Depuis, l’aspect des villes a beaucoup changé, les usines les ont désertées pendant que les urbanistes les remodelaient pour les dédier quasi exclusivement à la circulation automobile et au stationnement des véhicules. La pollution y est désormais plus régulière et plus diffuse.

Puisqu’aucun pays ne peut se passer du PIB de l’industrie automobile, les autorités mettent en place des mesures des taux de pollution qui permettent de temporiser en affichant la volonté de faire quelque-chose. En médecine aussi, les analyses et les radios sont une façon de tuer le temps lorsque l’on ne sait rien faire d’autre…

Ce qui est nouveau par rapport à l’époque d’Alphonse Allais et du smog londonien, c’est que nous sommes passés d’un marché de la demande à un marché de l’offre, avec une financiarisation dominante qui annule toute réflexion d’ordre éthique ou plus simplement logique.

Dans un marché de l’offre, l’écologie offre d’infinies opportunités. La pollution est une aubaine que savent exploiter de nouveaux marchés pleins d’avenir. Celui des purificateurs d’air et en pleine expansion.

On propose déjà des véhicules dotés de purificateurs ou pseudo-purificateurs supposés permettre de rester plus longtemps dans les embouteillages sans s’empoisonner soi-même. De gros purificateurs sont désormais proposés aux écoles, aux établissements publics et aux collectivités territoriales. Les marchands ont toujours su habilement exploiter l’obligation d’affichage éthique du clientélisme démocratique. Le même procédé est utilisé pour promouvoir et faire rembourser des médicaments à des prix exorbitants ; dans ces cas, ce n’est pas l’efficacité (souvent inconnue) qui sert d’argumentaire commercial, mais la compassion obligatoire des autorités.

Nous ne pouvons pas savoir quelle sera l’efficacité sanitaire réelle de ces purificateurs d’air installés dans les rues ou dans les écoles.  Par contre, nous pouvons déjà avoir la certitude que leur fonctionnement alourdira notre dette et notre empreinte carbone. D’autant qu’ils contiennent souvent des filtres en cartouches jetables, annonçant un marché de consommables aussi lucratif que celui des cartouches d’imprimante.

Voilà donc un merveilleux marché de l’offre : plus nous installerons de purificateurs d’air, plus nous en aurons besoin.

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Grossièreté neuroleptique

19 octobre 2019

Les quatre domaines du soin sont la chirurgie, l’obstétrique, la médecine et la psychiatrie. Nul ne peut contester les extraordinaires progrès des deux premiers. En ce qui concerne la médecine, nous devons louer la morphine, les vaccins, l’insuline et les antibiotiques. Pour la psychiatrie, en dehors des neuroleptiques et des thérapies comportementales, une certaine modestie s’impose.

Les neuroleptiques ont révolutionné le soin en supprimant la camisole de force, transformant les « aliénés » en « patients ». La pharmacologie psychiatrique, trop souvent en échec, a transformé ce succès en une grossièreté mercatique. Lorsque la chlorpromazine (Largactil®) a été découverte dans les années 1950, ce premier neuroleptique a été proposé dans – va-t-on me croire – l’alcoolisme, l’anxiété, l’asthme et toutes les douleurs (arthrose, tendinites, brulures, etc.)

Comprimé magique également promu pour l’hyperactivité infantile et tous les troubles du comportement de l’enfant, décrétés innombrables. Une publicité est allée jusqu’à proposer un dérivé de la chlorpromazine pour les enfants qui détestaient leurs jouets. En cette époque de domination psychanalytique, venger les injustices de la vie sur sa poupée devait être un signe de déséquilibre mental.

Et aussi le hoquet, les nausées y compris celles de la grossesse, les vomissements, l’ulcère gastrique, la ménopause, le psoriasis et les émotions liées à toutes les maladies de la peau.

Le cancer a été particulièrement choyé puisque la chlorpromazine était indiquée pour la phobie du cancer, les souffrances liées à la maladie et à sa radiothérapie. Donc avant, pendant et après !

Sans oublier l’agitation sénile et plus simplement la sénilité. Tous les patients agités ou contestataires, mais aussi les patients apathiques. Et encore, les manies, l’agressivité, les déficiences mentales, le stress. Une publicité vantait la « libération de l’esprit » en décrivant ces comprimés comme des « compagnons » sur lesquels on pouvait compter pendant des mois et des années. Les années étant préférables.

La schizophrénie, seule véritable indication, n’avait pas de priorité particulière. Certes la publicité mentionnait l’action sur les délires, ajoutant que le médicament pouvait aussi aider les personnes distraites à se maintenir dans la réalité.

Enfin, ce médicament faisant somnoler les patients avant l’anesthésie, on pouvait vanter son action aux quatre « point cardinaux » : obstétrique, chirurgie, médecine et psychiatrie.

Hygie et Panacée, les deux filles d’Asclepios dieu de la santé, étaient rivales, l’une prévenait les maladies, l’autre les guérissait toutes. Avec les neuroleptiques, Panacée a failli gagner. Aujourd’hui Hygie a repris de l’influence. Mais Panacée n’a certainement pas dit son dernier mot. En prescrivant largement des neuroleptiques, dès le plus jeune âge, notre efficacité sur les pathologies serait globale : avant, en supprimant la crainte, pendant, en masquant les symptômes, et après, en effaçant le souvenir.

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