Les huitres sont cuites

Pour les colons d’Afrique, leurs domestiques représentaient l’archétype de l’individu africain, car la subordination était le seul mode d’échange possible. L’ethnologie à la mode coloniale était une sociologie sommaire de la soumission. Dans l’Afrique postcoloniale, les domestiques restaient les sujets préférés de la gouaille des petits blancs. Une blague circulait : celle d’un domestique auquel on avait confié la préparation d’un plateau d’huîtres, et qui les avait fait bouillir et rapportées en disant : « patron, tes cailloux sont cuits ». Cette histoire n’a probablement eu lieu qu’une seule fois, mais elle a fait des millions de fois le tour des tables des blancs. Rumeur de caste, moquerie nonchalante, d’autant moins fondée que rien n’est plus culturel que les rites culinaires. Pourquoi vouloir changer le cours du racisme conventionnel ?

Dans le monde de la médecine, les rumeurs et les conventions sont parfois plus tenaces, car nul ne souhaite changer l’image de sa philanthropie conventionnelle. La saignée a tué des milliers de patients qui auraient guéri sans soins. On a longtemps langé les nourrissons avant de s’apercevoir que cela leur luxait les hanches, on les a longtemps couchés sur le ventre avant de dénombrer les morts dus à cette position. Les médecins ont extrait des millions d’amygdales, de végétations, de verrues, d’appendices, de thyroïdes, d’utérus et d’ovaires sans aucune autre raison que la force de l’habitude. On continue à prescrire des antibiotiques dans les angines banales parce que la croyance en des complications rhumatismales révolues persiste envers et contre tout. On continue à prescrire du fer aux femmes enceintes, car on est toujours convaincu qu’elles en ont besoin. On continue à se persuader que la pilule n’est pas un perturbateur endocrinien. On refuse le stérilet aux  nullipares, car l’anecdote du risque infectieux fait le tour des tables de médecins. Les médicaments dont les risques sont supérieurs aux bénéfices continuent à se vendre par tonnes. On continue à penser que les déclenchements facilitent les accouchements sans voir qu’ils en sont l’une des sources de complications. Et tant d’autres exemples auxquels des médecins continueront longtemps à réagir, parfois violemment, car de tels propos bousculent les conventions.

Loin de dénigrer la médecine, je pense qu’elle mérite tous ses lauriers, mais il ne faut pas la laisser s’endormir dessus, tout particulièrement en notre époque où l’information n’a jamais été aussi puissamment biaisée. Il serait dommageable de la laisser insinuer l’infaillibilité au seul prétexte qu’elle ne veut que notre bien. Soyons encore et toujours plus vigilants et sachons dépister les rumeurs de caste avant que les carottes et les huîtres ne soient trop cuites.

Références

Mots-clefs : , , , , ,

Un commentaire sur “Les huitres sont cuites”

  1. RICHARD dit :

    merci de cette mise au point … je suis d’accord avec tout, coupable pour un item (l’angine) … promis je corrige et je branche l’alarme anti routine. Cordialement. Dr RICHARD

Laisser une réponse