Pygmalion a de la poigne

18 octobre 2018

Voyant Pygmalion fol amoureux de la sculpture qu’il venait de réaliser, Aphrodite la transforma en femme afin que le sculpteur puisse l’épouser. L’effet pygmalion, issu de cette mythologie grecque, désigne une prophétie auto-réalisatrice positive. Inversement, Golem est un humanoïde hideux, issu de la mythologie juive. Il est soumis à son maître et dépourvu de libre-arbitre. L’effet Golem est une prophétie auto-réalisatrice négative.

Ces prophéties auto-réalisatrices sont régulièrement constatées dans des études en sciences cognitives. Lorsque les expérimentateurs s’attendent à des résultats positifs, les sujets testés ont de meilleurs résultats. Et inversement, si l’environnement est plus suspicieux, ils obtiennent de moins bons résultats aux tests.

En médecine, cela peut aller encore plus loin. Après avoir appris qu’ils possèdent le gène ApoEε4 connu pour augmenter le risque de maladie d’Alzheimer, des sujets sains de 50 à 90 ans obtiennent de moins bons résultats aux tests cognitifs que des sujets possédant ce même gène sans en avoir été informés. Quant aux sujets informés qu’ils ne possèdent pas ce gène, ils ont de meilleurs résultats que ceux qui ignorent s’ils le possèdent ou non.

Ainsi, ce n’est pas le gène qui détermine les performances cognitives, mais le fait d’en être informé ou non.

Nous supputions déjà l’inutilité et l’absurdité de recherches génétiques chez des personnes saines et sans antécédents familiaux, voici que nous en découvrons la nocivité.

Une autre étude a utilisé l’échelle de Ryff pour évaluer « l’élan vital » et le « bien-être psychologique » chez 4500 personnes. Elle a montré une corrélation positive entre cette évaluation et deux indicateurs sanitaires mesurés 4 ans plus tard : la force de préhension (la poigne) et la vitesse de marche.

En ce qui concerne la poigne, une méta-analyse d’une cinquantaine d’études conclut qu’elle est un excellent révélateur de l’âge biologique et de l’état de santé des personnes vieillissantes. Dans le même registre, une cohorte d’adolescents, suivis pendant 25 ans, révèle que ceux dont la force de poigne est inférieure à la moyenne semblent avoir un risque un peu plus élevé de mortalité cardio-vasculaire et de suicide.

Les cliniciens n’ont pas besoin de telles études pour confirmer certains faits qui leur semblent évidents. Néanmoins, ces études, bien que surprenantes ou amusantes, ont une méthodologie rigoureuse qui peut conforter les cliniciens dans certaines conduites. Pour éviter l’effet Golem et renforcer l’effet pygmalion, ils éviteront les bilans, analyses et enquêtes génétiques chez leurs patients de plus de 60 ans, tout particulièrement à ceux qui ont une bonne poigne. Quant à ceux qui une mauvaise poigne, ils pourront judicieusement leur conseiller de remplacer le temps passé à faire et à commenter ces analyses par du temps de marche. Tout en renforçant ces conseils par une vigoureuse poignée de main.

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L’inégalité d’accès aux soins n’est plus ce qu’elle était

3 octobre 2018

Dans les années 1960, vingt ans après la création de la sécurité sociale, les dépenses de santé ont augmenté de façon vertigineuse jusqu’à créer d’intolérables déficits. Qui fallait-il accuser ? Les mandarins qui ont dépensé sans compter pour le prestige de nos CHU. Les assurés qui ont tiré à hue et à dia sur le système jusqu’à devenir les plus gros consommateurs de médicaments et d’arrêt-maladie.  Les médecins et professionnels de santé qui ont multiplié les actes inutiles. Les industriels qui ont médicalisé la société pour vendre de plus en plus d’imagerie, de biologie et de pharmacologie. Les mutuelles privées qui ont brandi de futiles spectres pour avoir leur part du profit de la peur.

Contrairement à un réflexe bien républicain, je n’inclus pas les gouvernements dans cette liste des responsabilités. Certes, ils n’ont fait que poser des « rustines » ayant la discrétion qui convient – on ne touche pas impunément au sujet sensible de la santé –, mais bon an mal an, entre des déficits faramineux approchant 25 milliards d’euros et des années presque à l’équilibre, le système a survécu déjà plus de 70 ans. Saluons donc nos dirigeants qui ont établi le record mondial de longévité d’un système national de protection.

 

Or voilà que le nouveau défi n’est plus celui du budget, mais celui de l’inégalité de l’accès au soin : celle-là même que souhaitait abolir la sécurité sociale. Qui doit-on accuser de ce retour à la case départ ? Les mandarins à la solde des laboratoires qui délaissent les vrais malades pour mieux façonner l’opinion sur les risques des bien-portants. Les assurés nantis qui exigent le droit à l’immortalité sans contrainte. Les médecins et professionnels de santé qui font désormais passer leur qualité de vie avant le sacerdoce et la fonction. Les industriels qui falsifient impunément la recherche clinique. Les mutuelles qui, devenues financières, ont déjà choisi leur camp avant l’implosion du système.

Cette nouvelle inégalité de l’accès aux soins est très différente de celle qui avait prévalu à la création de la sécurité sociale. Elle ne se résume pas à de triviales inégalités sociales, elle résulte aussi d’un remaniement profond de la pensée médicale, d’un bouleversement du mode de vie des acteurs du soin et de la financiarisation de tous les marchés de la santé.

Saluons encore les tentatives du gouvernement actuel, bien qu’il ne puisse plus ignorer que la politique des rustines est définitivement inadaptée à ces nouveaux contextes.

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Serai-je le méchant ?

25 septembre 2018

L’amyotrophie spinale est une grave maladie génétique qui entraîne généralement de grandes souffrances suivies de la mort des nourrissons avant l’âge de deux ans. Tout commentaire est dérisoire devant de tels drames.

Les rapides progrès de la biologie moléculaire ont permis de comprendre que certaines formes de cette maladie résultaient de la déficience d’une protéine nommée SMN. Et les progrès fulgurants des biotechnologies ont permis de synthétiser un nucléotide qui agit sur l’ARN messager afin d’améliorer et d’augmenter la synthèse de cette protéine. Cette perfection théorique a donné lieu à un brevet suivi de la commercialisation du « nusinersen ».

Les grands succès de la médecine ont toujours résulté d’un empirisme qui ignorait les théories sous-jacentes. Avec l’évolution très récente des sciences biomédicales, ce sont inversement les théories qui façonnent les soins en négligeant d’évaluer les retombées cliniques.

En ce qui concerne le nusinersen, trois essais cliniques de médiocre qualité n’ont pas pu conclure à une amélioration de la qualité de vie, ni à une prolongation très significative de la durée de vie. Le mode d’injection intrarachidienne provoque des douleurs et des effets secondaires très désagréables.

Devant ces faits, faut-il critiquer violemment l’autorisation de mise sur le marché d’un tel produit ou saluer les progrès et l’activisme suscités par d’aussi insupportables drames ?

Mais la réflexion ne doit pas se réduire à cette alternative, car le prix de ce médicament vient de battre tous les inimaginables records déjà connus. Ce traitement coûte 500 000 € par an ! L’angélisme du progrès et de l’activisme cède brutalement place à un diabolique chantage à la souffrance parentale.

Puisqu’il semble que les autorités sanitaires n’ont plus les moyens de s’opposer au cynisme des lobbys. Puisque les parents désemparés sont devenus les marionnettes de l’industrie et que leurs associations de patients sont les suppôts naïfs des plus vils marketings. Puisque la flamboyance des théories nous rend inaptes à constater les réalités cliniques. Puisque les universités n’osent plus affronter ces diaboliques machinations. Puisque la démagogie politique n’ose plus dire que le roi est nu.

Tentons alors d’ébranler la conscience des spécialistes hospitaliers qui abuseront de l’illusoire prestige de cette prescription théorique, et tentons-le aussi pour ceux qui sont imbus d’une science ne servant qu’à masquer des conflits d’intérêts. Un tel traitement, cliniquement, humainement et socialement pervers, ruine notre solidarité nationale, abuse de la détresse et de la confiance des parents sans améliorer le sort de ces nourrissons victimes des horreurs du hasard.

Dans la logique binaire des débats sur le soin, il me reste encore à espérer, en écrivant ces lignes, ne pas être catégorisé comme le méchant qui tue les innocents nourrissons et n’a aucune pitié pour les parents…

 

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Equilibre proies/prédateurs et ministère de l’écologie

19 septembre 2018

L’équilibre proie-prédateurs est un grand classique des lois de l’évolution. Plus il y a de proies, plus les prédateurs peuvent proliférer, mais plus les prédateurs prolifèrent plus le nombre de proies diminue. Ces vagues successives finissent par s’atténuer pour atteindre un point d’équilibre qui peut se mesurer avec une grande précision.

Lorsque les ressources alimentaires deviennent insuffisantes, la compétition interne diminue la vitalité et les capacités reproductrices jusqu’à ce que ces ressources, animales ou végétales, se reconstituent et redonnent vigueur aux individus qui ont résisté. Si la ressource disparaît par d’autres causes que la prédation, c’est alors toute l’espèce pour laquelle cette ressource était vitale qui disparaît à son tour.

La vitalité d’une espèce se mesure donc par ses capacités reproductrices, son extension géographique et son adaptation à une grande variété de ressources. Les bactéries, les sangliers et les humains sont des champions toutes catégories, alors que les félins et les pandas ont une bien piètre flexibilité.

Mais, jamais un groupe animal ne se contraint volontairement à épargner ses proies ou à ménager son environnement. Car si les lions du Kenya décidaient d’épargner leurs antilopes, ce sont les lions de Tanzanie qui profiteraient de cette nouvelle manne.

Si par une impensable prouesse culturelle, les sapiens d’Europe réussissaient à s’extraire de ces lois animales, ce sont les sapiens d’Asie ou d’Amérique qui viendraient remplir les cases démographiques vides et les niches vacantes. D’autant qu’un tel miracle culturel contredisant pour la première fois ces lois de l’évolution, ne pourrait vraisemblablement pas se produire dans des sous-groupes au ventre encore à moitié plein.

Voilà pourquoi un ministre de l’écologie est condamné à faire du tricot pendant le temps nécessaire à ce que tous les sapiens soient gavés de ressources au point d’annihiler leurs impératifs biologiques intrinsèques d’extension, de reproduction et d’adaptation…

Selon toute évidence cela devrait prendre du temps…

Sans compter que l’enthousiasme culturel capable de contredire les lois milliardaires de l’évolution impose une force politique de rassemblement dont les prémices ne sont constatables à ce jour en aucun point de la planète. Tout particulièrement parmi les militants écologistes.

 

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Les mâles et l’accouchement

7 septembre 2018

Les femmes ont été les seules gestionnaires des accouchements jusqu’au milieu du XVIII° siècle. Les matrones détenaient un savoir issu de siècles d’empirisme. Les nourrissons étaient également l’exclusivité des femmes, car à cette époque, le machisme était encore biologique.

Loin des problèmes de parturientes et de nourrices, les hommes, seuls à pouvoir accéder aux facultés de médecine, ne s’intéressaient qu’à la toute nouvelle médecine clinique, aux diagnostics brillants et aux faibles résultats thérapeutiques.

Les chiffres élevés de mortalité maternelle et néonatale étaient évidemment liés à l’époque et non aux matrones. Avec l’apparition du forceps, les hommes ont investi l’accouchement, car une telle technologie ne pouvait être confiée à des femmes et qu’il fallait mettre un terme au « massacre des innocents »…

Hélas, les chiffres de la mortalité ont alors augmenté. Le forceps, symbole de la supériorité sur les matrones, manipulé avec outrance et emphase, a fait des ravages sur les femmes et les nouveau-nés. L’audace chirurgicale sans anesthésie a dépassé les limites de l’acceptable. Les césariennes sans suture de la matrice et les barbares sections de la symphyse pubienne se terminaient par la mort de toutes les parturientes et de la moitié de leurs bébés.

Lorsqu’enfin le progrès a trouvé l’anesthésie et retrouvé la voie de la raison, les femmes ont délaissé les matrones pour accorder leur confiance aux accoucheurs. Cependant, aucune ne s’est demandé si la technologie confiée aux matrones expérimentées n’aurait pas mieux fait qu’une technologie dénuée d’expérience et d’empathie. C’est ainsi. Il n’y aurait pas de machisme sans soumission.

Au début du XIX° siècle, lorsque la majorité des accouchements se sont déroulés à l’hôpital, on a constaté une augmentation de la mortalité par fièvre puerpérale. Il a fallu presque un demi-siècle pour comprendre que cette « contagion » était due aux médecins passant des salles d’autopsie aux salles d’accouchement sans se laver les mains.

Enfin au XX° siècle, la mortalité chute rapidement. Les sages-femmes acquièrent toutes les expériences et l’obstétricien n’intervient que pour les césariennes. Ce progrès médical se double d’un progrès social. Les pères assistent à l’accouchement, ils changent et portent les bébés. Les femmes libérées décident des dates de leurs grossesses.

Hélas, les cycles de l’Histoire ne cessent jamais. La médecine frappe encore plus fort aux portes de l’accouchement. Les césariennes inutiles deviennent la majorité. Les déclenchements systématiques perturbent la relation mère-enfant. L’anesthésie péridurale montre ses méfaits sur le nouveau-né. Et enfin, l’allaitement artificiel majore toutes les pathologies de l’enfant.

Etant mâle et médecin, l’Histoire montre mon impertinence à évoquer des thèmes comme l’allaitement ou l’anesthésie péridurale. Mais à la réflexion, il s’agit moins du retour d’un machisme médical que d’un progrès social où les enfants sont aussi devenus ceux du père.

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Pesticides, antidépresseurs et agnotologie du suicide

3 septembre 2018

Un retentissant procès vient de condamner Monsanto à verser 250 millions d’euros à un jardinier intoxiqué par le glyphosate. Cette sentence est considérée par la plupart des commentateurs comme une preuve définitive de la toxicité du glyphosate. Depuis des décennies, des milliers d’articles scientifiques ont formellement démontré la toxicité des pesticides en général et du glyphosate en particulier. Rares sont ceux qui ont eu un écho, et les plus commentés l’ont été cent fois moins que ce dernier procès. Certes, la science n’a pas le charme médiatique de la justice, mais ce serait là une trop rapide conclusion.

En réalité, la science n’émeut pas les multinationales, car elles en sont les premières productrices. Rien n’est plus facile que de décortiquer les petits biais consubstantiels à toute science et de produire de nouveaux biais. Cette science du doute s’appelle l’agnotologie et elle suffit à maintenir longtemps les institutions en sommeil. Surtout si ce sommeil est profitable à tous les sens du terme.

On pourrait en conclure que seule la justice peut émouvoir les multinationales. Ce pourrait être vrai si les condamnations visaient les dirigeants, mais les peines se résument toujours à d’anonymes indemnités qui ont été largement budgétées en amont. L’industrie pharmaceutique en est coutumière. Le laboratoire Glaxo a payé une amende de 3 milliards de dollars pour avoir dissimulé pendant des années les risques cardiovasculaires mortels liés à son hypoglycémiant (rosiglitazone). Pfizer a payé 2,3 milliards pour avoir promu hors autorisation de dangereux antiépileptiques pour des douleurs banales. Etc. Le procès du glyphosate semble ridicule aux côtés des milliards que paient avec discrétion les compagnies pharmaceutiques pour éviter les procès.

Pourtant, en dehors de la science et de la justice, le bon sens peut parfois suffire. La simple observation de la dévastation animale et végétale immédiate causée par les pesticides suffisait à en évaluer la toxicité. Les paysans du monde entier ne s’y sont pas trompés en choisissant les pesticides comme premier moyen de suicide. Les pesticides sont même responsables de plus d’un suicide sur sept dans le monde. Les antidépresseurs en provoquent probablement plus, mais la preuve est plus délicate, car l’agnotologie pharmaceutique est infiniment plus subtile que l’agnotologie agro-alimentaire.

Constatant le long et tortueux chemin de la vérité avec la science ou la justice comme seul attelage, nous comprenons aisément pourquoi la très grande majorité des humains se réfugie derrière les dogmes. L’industrie agro-alimentaire est là pour nous nourrir. L’industrie pharmaceutique est là pour nous soigner. Voilà des dogmes qui, en plus d’être immuables, sont vraiment reposants.

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Ne pas vexer son médecin

27 août 2018

La relation médecin-patient est un thème rebattu. Sa qualité est supposée produire celle du soin. Depuis Balint, les médecins sont encouragés à suivre des formations pour améliorer cette relation. La confiance des patients en leur médecin est le fondement de l’effet placebo, lequel représente la plus importante contribution au succès du soin, quels que soient les progrès de la médecine et la gravité des pathologies.

Cette relation n’a évidemment pas échappé aux évolutions sociales et technologiques. L’échange verbal est de plus en plus haché par diverses mélodies de téléphone. Les regards se croisent moins depuis que l’ordinateur du médecin en capte la majorité. Internet en est devenu une tierce personne. Enfin, cette relation, importante pour l’éducation et le conseil et pour toutes les thérapies non médicamenteuses, a perdu de son poids maintenant que les industriels du médicament sont les seuls à façonner l’art et l’enseignement médical.

D’un côté, les décisions thérapeutiques sont basées sur des statistiques biomédicales le plus souvent biaisées. Néanmoins, ces décisions probabilistes sont labellisées, immuables et définitives. Les traitements sont prescrits à vie quelle que soit l’évolution clinique individuelle.

De l’autre côté, le soin empirique, modulable et réversible, façonné par la parole et la relation, est devenu presque suspect.

La souffrance générée par cette dégradation relationnelle est la même des deux côtés du stéthoscope. Médecins et patients sont également victimes de cette évolution. Le médecin se réfugie derrière une ordonnance anonyme, approuvée par sa faculté et son ministère. Le patient accepte cette ordonnance à défaut de ne pouvoir obtenir toute l’attention qu’il espérait.

La petite philosophie synthétique que je livre ici n’a rien d’original et s’est construite au gré de mes désolations de clinicien, mais l’ampleur du problème m’est apparue suite à la récente réflexion d’un ami qui me relatait les suites d’une consultation : « mon médecin m’a prescrit ce médicament, mais je n’ose pas lui avouer que je ne le prends pas de peur de le vexer ».

Cet ami avait inversé la charge de la confiance. Il tenait manifestement à garder son médecin, bien que n’ayant plus vraiment confiance en lui. L’essentiel semblait être que ce praticien garde confiance en son patient. Ce paradoxe, ébranla ma naïveté médicale, et me conduisit à de nouvelles digressions sur notre métier.  J’imaginai alors les imbroglios que devront démêler les futurs cliniciens. Prescriptions abusives à vie, effets secondaires des médicaments inutiles, dissimulations de non observance, automédication, médicaments frelatés achetés sur internet, multiples prescriptions de spécialistes ou de médecines alternatives, bref, tous ces échecs de la relation allaient rendre le défrichage des symptômes et de l’évolution clinique infiniment laborieux. Dans la relation médecin-patient de demain, les docteurs Watson auront vraiment besoin de Sherlock Holmes à leurs côtés.

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De l’épisiotomie à l’épistémologie

22 août 2018

L’épisiotomie offre un excellent modèle de réflexion sur l’histoire du soin préventif. Cette incision du périnée a été pratiquée pour la première fois en 1741 dans le but d’éviter aux femmes accouchées de plus graves déchirures. L’idée était a priori louable, comme se doit d’être toute idée médicale.

Malgré la rareté de ces graves déchirures, la méthode a connu un spectaculaire regain d’intérêt au début XX° siècle, jusqu’à concerner 70% des parturientes, voire 100% dans certaines maternités. Et cela malgré l’absence d’études sur son intérêt préventif.

Cette pratique n’engendrant aucun profit, ni pour les médecins, ni pour l’industrie, ce regain d’intérêt, après 150 années de discrétion, reste obscur. Il doit se comprendre dans le cadre plus général de la médicalisation de l’accouchement et dans la volonté de limiter tous les risques, y compris les plus rares.

Malgré des séquelles parfois gênantes pour la sexualité féminine, cette pratique n’a pas été contestée et a fini par s’inscrire dans la liste des « violences obstétricales ordinaires ». Au début des années 2000, plus de la moitié des femmes subissaient encore une épisiotomie préventive, sans évaluation réelle des risques individuels de déchirures, ni évaluation des bénéfices de santé publique. Dans le domaine du soin, il est toujours très difficile de financer et d’organiser une étude sérieuse lorsqu’il n’y a pas d’espoir de profit et que le seul bénéfice escompté est d’ordre clinique ou éthique. Surtout si une tradition s’est établie avec pour argument initial celui de la précaution.

Pourtant au début du XXI° siècle, plusieurs études suggéraient déjà fortement l’inutilité de l’épisiotomie. En effet, le nombre de graves déchirures périnéales lors de l’accouchement restait constant (et toujours aussi faible). On mutilait ainsi de nombreuses femmes sans apporter aucun bénéfice aux rares malheureuses supposées devoir en profiter. Situation prototypique résumant les 4 défauts majeurs du soin préventif : absence d’évaluation du rapport bénéfices/risques, absence d’interrogation sur l’étanchéité entre santé publique et santé individuelle, restriction causale autour d’un seul facteur théorique, impossibilité d’envisager l’abstention comme équivalente ou supérieure à l’action.

Depuis quelques années, des données de plus en plus précises ayant démontré les nuisances et l’inutilité de cette pratique, le taux d’épisiotomie a fortement baissé. Il est aujourd’hui de 20% en France, soit encore deux fois plus élevé que le taux préconisé arbitrairement par l’OMS. En réalité, un examen plus attentif des méta-analyses montre que l’épisiotomie pourrait totalement être supprimée sans modifier le nombre des graves déchirures périnéales.

Mais pour en arriver à cette suppression totale. Il faudra toute la sagesse des citoyens et toute la sérénité des juges pour calmer l’activisme obstétrical… Il nous faudra l’audace de l’abstention…

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Le médecin expert de demain

9 août 2018

On ne cesse de s’interroger sur l’évolution et l’avenir de la médecine. Vulgarisation biaisée par internet, mainmise des industriels sur l’enseignement universitaire, télémédecine, intelligence artificielle, saturation des urgences, etc. sont autant de thèmes récurrents qui démontrent les profondes mutations de la pratique médicale en quelques décennies.

Les plus vieux praticiens se désolent de l’appauvrissement du sens clinique pendant que leurs jeunes confrères considèrent que la technologie l’a enrichi. Mais tous ont conscience de la nécessité de formaliser de nouveaux savoirs destinés à de futurs cliniciens qui seraient idéalement agrégateurs d’informations, modérateurs de diagnostic et piliers de soin.

Sur le chemin complexe de cette utopie, il est une première expertise très facile à développer, celle de « iatropathologiste ».

Une pathologie est dite « iatrogène » lorsqu’elle est induite par la médecine. Cette iatropathologie, aujourd’hui devenue l’une des premières causes de morbidité et de mortalité en Occident, est aussi la plus largement méconnue. Cette méconnaissance s’explique par la réticence bien compréhensible des médecins à l’accepter. Elle s’explique aussi par le manque d’essais cliniques démontrant son ampleur. Il est en effet très difficile de faire financer des essais destinés à démontrer les dangers de la polymédicamentation ou les bienfaits de la déprescription médicamenteuse. Par ailleurs, les essais cliniques démontrant les bienfaits des médicaments excluent généralement les séniors et les enfants qui sont pourtant les tranches d’âge les plus concernées par la prescription médicamenteuse. Enfin aucune politique n’incite véritablement à la pharmacovigilance, bien qu’il soit devenu quasiment impossible d’échapper à l’une des multiples facettes de la médicamentation : ordonnances de spécialistes de plus en plus nombreux, automédication, drogues illicites, produits dopants, faux médicaments sur internet, produits naturels ou ésotériques, etc.

L’expérience confirme que devant un symptôme ou une plainte dont on ne trouve pas l’origine, plus de deux fois sur trois, l’enquête médicamenteuse et la réflexion iatropathologique permettent de dénouer l’énigme. Tout particulièrement en gériatrie, mais aussi parfois en pédiatrie. La déprescription est très souvent le seul moyen de soulager le patient. Et lorsque ce sevrage médicamenteux est impossible, il s’agit souvent d’une addiction à des antalgiques opioïdes ou à des psychotropes qui n’auraient jamais dû être prescrits. On en revient toujours à la pathologie iatrogène.

Assurément, le clinicien expert de demain sera iatropathologiste. Une médecine si simple qu’un enfant de cinq ans pourrait la pratiquer. Pour parodier Groucho Marx : qu’on nous amène vite des médecins de cinq ans.

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Addiction suprême après les jeux-vidéo

29 juillet 2018

Le critère essentiel et indispensable dans le diagnostic d’addiction a toujours été la présence d’un syndrome de sevrage. Autrement dit, l’addiction ne peut concerner que des toxiques (alcool, tabac, drogues) dont l’arrêt brutal provoque de graves troubles  physiopathologiques.

Mais avec les dérives verbales et diagnostiques caractérisant nos sociétés surmédicalisées, le terme d’addiction est de plus en plus souvent utilisé pour des comportements. Après le sport, le pari et le sexe pathologiques, voici le jeu-vidéo pathologique des enfants, officialisé par l’OMS en juin 2018.

Comment expliquer un tel laxisme terminologique au sein d’une discipline qui ne cesse de revendiquer le statut de science exacte ?

Un minimum de sens de l’observation nous montre que tout cela relève du « condition branding » : terme intraduisible désignant ce que font les marketeurs de l’industrie pharmaceutique pour vendre des maladies au même titre que d’autres vendent une marque (brand) de chaussures ou de parfum.

La psychiatrie en est devenue le terrain favori après que les plus banales anxiétés et dépressions aient été déclinées avec tant de succès en diverses maladies. Il n’y a aucune limite prévisible à cette mentalisation pharmacologique, car rien n’est plus flou que les troubles mentaux.

Le trouble dysphorique prémenstruel a été promu pour recaser la fluoxétine (Prozac), le trouble d’anxiété sociale pour créer une niche à la paroxétine (Deroxat), le trouble panique pour élargir les indications de l’alprazolam (Xanax).

Ces campagnes où le nom du produit n’est jamais directement prononcé sont nommées « unbranded campaigns ». Même les médias publics, les ministères et l’OMS sont des acteurs ingénus ou subornés de ces campagnes invitant les citoyens à reconnaître au plus vite des « maladies » injustement méconnues comme l’ostéoporose, la DMLA, l’hyperactivité ou le déficit cognitif mineur.

N’en doutons pas, dans les mois ou années qui viennent, un médicament sera proposé pour soigner cette nouvelle addiction aux jeux-vidéo. Il s’agira, soit d’une nouvelle niche pour un produit existant, soit de l’essai d’un nouveau produit.

Cette nouvelle « maladie » vient gonfler la liste des centaines de troubles mentaux pour lesquels on vante une intervention pharmacologique. Bien que les régressions spontanées soient fréquentes et que les psychothérapies restent les meilleures options dans la très grande majorité des troubles de l’humeur et du comportement.

Le but de toutes ces savantes orchestrations est d’établir l’addiction suprême pour le plus grand nombre. Une addiction aux psychotropes (tranquillisants, neuroleptiques et antidépresseurs) qui est certainement la plus fréquente et la plus irrémédiable de toutes.

Peu importe alors que la cause initiale soit comportementale ou toxicologique, notre aveuglement face au « condition branding » aboutit généralement à une addiction aux psychotropes. Au sens le plus strict du terme.

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