Nouvelle boucle du tabac

8 juin 2021

Importé par les explorateurs de l’Amérique, le tabac fut l’un des premiers traitements contre la migraine. Cette énigmatique maladie finissant toujours par échapper aux médicaments, le tabac a suivi les classiques arcanes du recyclage pharmaceutique. En infusions, en emplâtres, prisé et chiqué, il a été utilisé comme plante médicinale jusqu’à l’apparition de la cigarette dont la fumée magique a sauvé le tabac de ses échecs thérapeutiques et permis son expansion mondiale. Ce succès commercial sans précédent s’est révélé incomplet, car cette consommation était associée à la virilité. Avec l’aide de l’industrie cinématographique qui a transformé les acteurs en machines à fumer, et de l’armée qui a offert les cigarettes aux conscrits, la mercatique du tabac s’est elle-même embourbée dans une seule moitié de l’humanité.

Les ficelles de la féminité ont été tirées avec la même grossièreté que celles de la virilité. Le long porte-cigarette est devenu un accessoire de mode et de séduction. Colorées pour leur plaire et filtrées pour les protéger, les cigarettes comme partenaires de minceur ont achevé de berner nos fragiles compagnes. Les actrices ont aussi donné le meilleur d’elles-mêmes pour cette promotion. Puis, le féminisme et l’égalité face aux nuisances ont progressivement remplacé ces stratégies d’un autre âge.

La première étude épidémiologique démontrant les graves dangers du tabac date de 1950. Les études alarmantes se sont accumulées sur les risques de cancers de tous les organes, les dangers cardio-vasculaires, les dégâts pour le fœtus et l’embryon et les risques majeurs du tabagisme passif. Les cigarettiers ont alors inventé la plus subtile des sciences, l’agnotologie, consistant à semer le doute sur chaque nouvelle étude à charge. Procédé repris par les sucriers et l’industrie pharmaceutique qui en a mené l’expertise à des sommets.

Mais aujourd’hui, malgré leur puissance de corruption, les cigarettiers pressentent le déclin irrémédiable de leur marché. Même l’OMS, si prudente avec les sponsors, a osé dire qu’avec plus de cinq millions de morts annuelles, le tabac tuait plus que le sida, la tuberculose et le paludisme réunis.  L’heure de la reconversion a sonné pour les cigarettiers, le déni devient plus coûteux que les leaders d’opinion.  

Ils ont commencé par vendre le sevrage à leurs consommateurs : patchs et vapotage ont permis de beaux profits, sans compenser la baisse des ventes. Le tabac chauffé et la chique ont déjà trouvé des universitaires bienveillants eux aussi en reconversion. Mais c’est le cannabis thérapeutique qui s’annonce le plus prometteur. Ce nouveau médicament dont seuls les naïfs pensent qu’il le restera. Les cigarettiers n’ont pas oublié les débuts pharmaceutiques du tabac. Ils connaissent l’aventure lucrative des opiacés. Ils ont appris que le bien de l’humanité est le meilleur argumentaire pour un nouveau marché.

Devra-t-on un jour regretter les cigarettes honnêtement vendues pour le seul plaisir de fumer ?

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Les deux préventions

28 mai 2021

La prévention primaire est celle que l’on pratique pour éviter ou retarder un premier évènement clinique, la prévention secondaire est celle que l’on met en place pour éviter ou retarder un deuxième évènement du même type. Logique.

Les mesures hygiéno-diététiques fonctionnent dans les deux. Le tabac augmente la probabilité d’un premier accident vasculaire, il augmente aussi celle d’un second. Les stimulations cognitives, sociales et sensorielles retardent la survenue d’une maladie d’Alzheimer, ces mêmes stimulations en ralentissent la progression. Il faut marcher pour éviter une première fracture ostéoporotique, il le faut aussi après.  

Après un premier évènement, la médecine propose toujours de la pharmacologie ou de la chirurgie en prévention secondaire. Amputer un sein ou un sigmoïde pour éviter la survenue de second cancer ou sigmoïdite. Prescrire des statines ou un anticoagulant pour retarder la survenue d’un deuxième accident cardio-vasculaire. Ces nouvelles mesures sont souvent efficaces, leur seul risque étant de faire oublier les mesures comportementales.    

Ces succès ont conduit le marché à les proposer aussi en primaire. Pourquoi pas ? Amputer les deux seins avant tout cancer chez une femme à risque. Enlever la vésicule au premier calcul biliaire, le sigmoïde au premier diverticule. Prescrire en continu des statines, de l’aspirine ou de la vitamine D dès la maturité.

Après des millions de publications et de polémiques sur leurs biais et mensonges, les cliniciens constatent que ces préventions primaires additionnelles n’augmentent pas la quantité de vie, voire la diminuent. Pourquoi ?

Un évènement clinique survient lorsqu’une multitude de facteurs de risque, accumulés dans la durée, finissent par converger en un point critique qui fait brutalement franchir le seuil de morbidité. Un banal stress, un minuscule caillot sanguin ou une inflammation soudaine peuvent servir de détonateur sur un monceau de facteurs de risque.

Les règles hygiéno-diététiques et comportementales sont très rentables en prévention primaire, car elles agissent sur plusieurs facteurs, dont certains sont encore inconnus. Agir sur un seul facteur identifié est hasardeux, car nous ignorons aussi son poids relatif et son potentiel de franchissement du seuil de morbidité. Inversement, une fois que le seuil a été franchi, nous pouvons être certain qu’un des facteurs identifiés par la médecine à contribué à son franchissement. Agir secondairement sur ce facteur peut donc retarder un nouveau point critique.

C’est la « boîte noire de l’épidémiologie » : on ne connaît qu’une part des facteurs de risque qui entrent dans la boîte et qu’une part des maladies variables qui en ressortent, mais on ignore tout des autres facteurs et de leurs interférences à l’intérieur de la boîte.

S’il peut être utile de faire appel à la médecine en prévention secondaire, il est plus rationnel, voire plus prudent, de s’en écarter en prévention primaire.

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Palmarès de l’inutilité

18 mai 2021

Les plus méchants des analystes considèrent que 90% des publications médicales sont erronées ou frauduleuses, les plus acerbes jugent que 90% sont inutiles, les plus rigoureux dépassent parfois ces indécents pourcentages. Les revues scientifiques qui les ont publiées sont évidemment moins sévères, mais finissent par avouer que plus de la moitié ne méritaient rien d’autre que la déchetterie.

Cette course à la publication, imposée par un commerce avide de preuves « scientifiques », a été moquée en 2003, par une désormais célèbre étude sur l’impossibilité d’établir la preuve de l’efficacité des parachutes, puisqu’aucun essai comparant des sauts, avec et sans, n’avait été publié.

Convaincu que l’humour est la forme suprême de l’épistémologie, j’ai recensé quelques études, hélas non satiriques, parues dans de grandes revues.

Une récente méta-analyse publiée dans Science – excusez du peu – a tenté de minimiser le déclin des insectes. Que les observateurs du syndrome du pare-brise propre se rassurent, la majorité des arguments des auteurs a été contredite par la suite. Ouf ! la science est sauve, mais les insectes ne sont plus là pour le constater.

J’en ai de plus drôles. Celle qui constate que les fécondations in vitro sont plus efficaces avec des spermatozoïdes de pères de moins de 40 ans. On pourrait la mettre en parallèle avec les études qui tentent de décrire une maladie nommée « déficit androgénique lié à l’âge ». Comme pour la fameuse DMLA dont le nom indique aussi le lien avec l’âge, sans s’étonner du paradoxe d’en faire une maladie.

L’âge est d’ailleurs le plus savoureux des ingrédients de l’humour. Ainsi, le BEH a constaté que les fractures des séniors étaient plus fréquentes lors des épisodes de froid, neige et de verglas. Une étude a conclu que les morts à l’hôpital étaient plus fréquentes après 90 ans.  Une autre a voulu connaître le taux de survie des centenaires un mois après un arrêt cardiaque. Ce taux est de 1% avec ou sans réanimation ; la statistique est cruelle pour les réanimateurs.

L’obésité est un autre bon thème de cocasseries. Un essai sur la liposuccion a conclu que cette méthode consistant à pomper de la graisse sous-cutanée, ne modifiait pas les risques cardio-vasculaires des obèses. Allez savoir pourquoi !  

Des épidémiologistes américains, voulant comprendre l’origine de l’épidémie d’obésité qui frappe leur pays, en ont cherché des facteurs et des marqueurs dans le but de produire de la science médicale. Les plus perspicaces ont conclu que l’excès de calories et la sédentarité étaient les deux causes de l’obésité. Certains ont même trouvé une corrélation fortement positive entre les fast-food et l’obésité. Comme quoi, en cherchant bien, on trouve.

De très audacieux médecins continuent à faire des études sur la nocivité du tabac. Dans ce dernier exemple, nous entrons dans l’univers de l’humour médical au deuxième degré que seuls peuvent comprendre les spécialistes de l’agnotologie.

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Harcèlement tardif

3 mai 2021

Traditionnellement, la médecine a toujours tenté de limiter le nombre des maladies sans traitement. Dans les années 1970, ce principe séculaire s’est inversé avec l’apparition de traitements sans maladie.

La ménopause est un fleuron que l’évolution a façonné pour une meilleure survie des groupes humains. La médecine moderne en a fait une maladie lorsque la synthèse des œstrogènes est devenue facile. L’idée d’un traitement continu sur la moitié de la population adulte a stimulé l’imagination des marchands. L’épidémie de ménopause a été brutale, célébrée par les gynécologues et nombre de leurs patientes.

Comme on aurait dû s’en douter, il est impossible de modifier en quelques années ce que l’évolution a minutieusement concocté pendant des millions d’années. Une épidémie de cancers (sein, ovaires, poumons et nerfs) et de thromboses a suivi de près l’épidémie de ménopause, faisant s’effondrer le commerce florissant de la ménopause.

L’industrie sanitaire ne pouvait se résoudre à abandonner un tel marché. Fort heureusement, avec l’âge les os changent de texture à l’imagerie. C’est donc l’ostéoporose qui est devenue la nouvelle maladie des femmes mûres. L’épidémie dure encore, mais une nouvelle menace plane sur ce commerce, car on découvre que le risque fracturaire est sans rapport avec l’imagerie et  n’existe que chez les sédentaires. Encore un créneau médicamenteux que la simple marche peut anéantir !

Il fallait donc inventer une nouvelle maladie. Tout expert du marketing sait que l’argumentaire du sexe n’a jamais failli. Les laboratoires ont alors inventé le « trouble du désir sexuel hypoactif féminin » (HSDD) afin de recycler des antidépresseurs sérotoninergiques qui arrivaient en fin de brevet. L’un d’entre eux, la flibansérine a été le premier traitement approuvé par la FDA dans cette indication. Ce traitement surnommé « Viagra des femmes « n’a pas encore franchi l’Atlantique, mais soyons patients… À moins que nos ménopausées européennes soient moins dupes ou moins atteintes de HSDD !

Enfin, de nouvelles études tentent de réhabiliter les œstrogènes pour préserver les fonctions cognitives des femmes ménopausées. Chacun sait que les fonctions cognitives baissent avec l’âge. Voilà un beau syllogisme mercatique en perspective : ménopause égale âge, donc ménopause égale déficit cognitif. Il faudra donc revenir aux œstrogènes pour rester intelligente.

Somme toutes, le harcèlement des femmes ne cesse jamais, il change simplement de nature.

Et si la chirurgie plastique parvient à vendre l’idée qu’une femme liftée peut être belle, c’est qu’il existe encore une clientèle captive pour les marchands de la ménopause. Je peux même les aider à imaginer d’autres syllogismes mercatiques autour des rides, des cheveux ou des muscles…

En attendant, je vais marcher avec ma vieille compagne de route, dont les cheveux blancs et les rides dessinent parfaitement sa belle vérité.

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Quand le doux est dur

28 avril 2021

Les médicaments de synthèse sont considérés comme chimiques, donc toxiques, alors que la phytothérapie et les compléments alimentaires sont considérés comme naturels, donc inoffensifs.  Cette divergence sur la « bonté » de la nature a créé deux clans adverses caricaturés par les mafieux des laboratoires et les extrémistes de l’alternatif. Leurs points communs sont la manipulation et la dissimulation qui caractérisent tous les commerces sanitaires.  

Les victimes naïves de la chimie pharmaceutique sont les plus nombreuses, mais 10% des intoxications médicamenteuses proviennent des médecines dites douces, dont les adeptes font preuve de la même naïveté.

Le thé vert réputé anti-oxydant, concentré dans des compléments alimentaires, provoque des hépatites parfois mortelles, de même que la valériane et le jin bu huan, vantés comme antidépresseurs et sédatifs.

Les obèses sont des victimes idéales de ces marchés alternatifs : hydroxycut, ma huang, acide usnique et germandrée petit-chêne provoquent de graves accidents de surdosage. D’autres produits amaigrissants cachent des extraits thyroïdiens.

Les enfants ne sont pas épargnés. Classiques constipations de la camomille ou troubles liés à l’alcool de certaines préparations homéopathiques. Mais qui pourrait croire qu’une infusion concentrée de feuilles de framboises pendant la grossesse peut induire une fermeture prématurée du canal artériel chez le fœtus ? Des crèmes contre l’eczéma dissimulent la présence de corticoïdes à des taux si élevés qu’ils peuvent inhiber les surrénales.

On estime que 2% des hospitalisations relèvent d’une interaction entre un médicament et un complément alimentaire ou produit de phytothérapie. Le millepertuis interagit avec de nombreux médicaments à faible marge thérapeutique. Les omega-3, le curcuma et la graine de lin potentialisent les antithrombotiques. De redoutables interactions surviennent entre le thé vert et la digoxine, la lévothyroxine et le calcium. Le Ginseng inhibe un cytochrome qui métabolise des médicaments, pouvant augmenter leur concentration, jusqu’à des taux mortels.

L’obsession commerciale autour de la ménopause concerne tous les clans. Pourquoi les phytoestrogènes seraient moins toxiques que les autres ? Les études révèlent qu’ils augmentent aussi la croissance tumorale et qu’ils inhibent l’effet des antiestrogènes utilisés dans le cancer du sein.

Les accidents des médecines douces sont difficiles à diagnostiquer, car les patients persuadés de leur innocuité n’en informent pas les médecins. Ces accidents augmentent avec les arnaques d’internet, les sectes des réseaux sociaux et le commerce d’origine chinoise.

En matière de santé, il n’y a rien d’anodin. Belle occasion de rappeler que pour la majorité des maux, les câlins, le sport et l’abstention thérapeutique suffisent largement, en préventif comme en curatif. Le pire danger est d’induire, dès le plus jeune âge, l’idée qu’il faut un médicament pour guérir : porte ouverte à toutes les addictions futures.

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Auteurs suspects

16 avril 2021

Pasteur avait qualifié le vin de boisson saine et hygiénique. Nul n’oserait suspecter Pasteur de conflit d’intérêts au prétexte qu’il possédait une vigne. Dans les années 1980, une baisse de la consommation du vin a conduit à diverses publications dont la plus connue est le fameux « french paradox » : les français, malgré la bonne chère et le foie gras ont une faible mortalité cardio-vasculaire qui serait due aux effets bénéfiques des antioxydants du vin rouge. D’autres études ont montré des bénéfices contre le cancer du poumon, la maladie d’Alzheimer, le stress et autres misères de la vie, faisant bondir les ventes outre-Atlantique. Puis le slogan des « trois verres » a suivi, sans vraiment préciser s’il fallait les atteindre ou ne pas les dépasser.

Pasteur, dans sa défense de l’aspect culturel du vin, les aurait-il approuvées en apprenant leur financement par des viticulteurs bordelais ? Qui peut savoir ? Aujourd’hui l’alcool, sous toutes ses formes est pointé comme l’un des plus gros fardeaux sanitaires dans 195 pays, et si notre vin garde sagement sa place culturelle, il a perdu sa place médicale.  

Certains scientifiques ont prêté leur nom à une cause commerciale de façon plus fallacieuse. Le grand généticien Ronald Fisher suggéra que ce n’était pas le tabac qui provoquait le cancer du poumon, mais l’inflammation des bronches, due à un cancer débutant, qui provoquait l’envie de fumer. Ses liens très concrets avec l’industrie du tabac ont été découverts plus tard. D’autres l’ont suivi, car les industriels du tabac ont les moyens de la pêche aux « gros poissons », ces leaders d’opinion dont le prix est aussi élevé que leur renommée. Ce type de marketing est tellement efficace que la discrétion n’est même plus nécessaire, comme le confirment les propos de notre plus éminent cancérologue français sur les vertus du tabac chauffé. Les menaces sur le chiffre d’affaire des cigarettes imposent que leur substitut soit d’emblée immaculé.    

Les études démontrant que sauter le petit déjeuner du matin est néfaste pour la santé et majore le risque d’obésité, ont été financées par Kellogg’s. Le financeur n’est pas toujours aussi facile à dénicher.

Les grands champions de l’insidieux sont ceux qui ont déclaré que 65 % des cancers sont simplement dus à la malchance, leur étude parue dans Science a été très médiatisée. Pour s’offrir un article dans Science, il faut de la rigueur, cette étude était mathématiquement parfaite, malgré sa base biologique honteusement biaisée. Il faut aussi de l’argent ou sa promesse, les auteurs possèdent une start-up sur la « biopsie liquide », méthode de dépistage précoce des cancers dans le sang. L’avenir est prometteur, surtout si l’on est convaincu que les cancers sont essentiellement dus à la malchance. Lorsqu’une étude est mirobolante et très médiatisée, avant de s’évertuer sur ses biais, il faut d’abord trouver le financeur, c’est difficile ; il faudrait aussi lever le secret bancaire en Suisse, c’est impossible.

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Une impossible aumône

7 avril 2021

Chaque année, en France, 15 000 tonnes de  médicaments non utilisés sont rapportées aux pharmaciens. Cela ne représente que 40% du gaspillage, les 60% restant s’accumulent dans les placards à pharmacie des particuliers ou terminent dans leur poubelle. Soit un total de 37 000 tonnes de médicaments qui s’ajoutent aux autres nuisances chimiques. En estimant à 60 gr le poids moyen de chaque boîte,  tube ou flacon, et à 10 € son prix moyen, le gâchis est de 6 milliards d’euros.

Par ailleurs, la consommation totale de médicaments dépasse les 60 milliards d’euros. En comparant les prescriptions entre  pays, et en évaluant le poids de la pathologie iatrogène, on peut affirmer que dans notre pays, plus de la moitié des prescriptions sont inutiles, abusives ou dangereuses.

Ainsi, les 6 milliards d’euros qui finissent à la poubelle ou dans les incinérateurs ne sont rien en regard des 24 milliards qui trouent les estomacs, détruisent les reins et le foie, provoquent des addictions, des chutes, des fractures, des comas, des suicides, des homicides et autres effets secondaires mineurs plus volontiers inscrits sur les notices. Il est beaucoup plus difficile d’évaluer le coût des réparations de cette iatrogénie.

En santé publique, on essaie parfois d’évaluer le coût d’une année/qualité de vie gagnée. Par exemple, la scolarisation des filles en Afrique est le meilleur rapport entre l’argent investi et le gain d’années/qualité de vie (AQV). À l’autre extrémité se trouvent les chimiothérapies en cancérologie qui ont un piètre rapport. Plus récemment, tous les coûts additionnés de la crise du Covid dépassent les 500 milliards pour un très faible gain global en raison de l’âge des victimes. On peut aisément imaginer qu’après l’accalmie qui permettra des comptes plus sereins, aucun pays ne pourra jamais investir de montants supérieurs par AQV.

Par contre, nous pourrions avoir des rendements bien meilleurs que celui de la scolarisation des filles en Afrique, en économisant tous les milliards de la gabegie médicamenteuse, puisque le coût serait négatif pour un appréciable gain d’AQV.

Cette dialectique comptable est bien austère et ces centaines de milliards me donnent le tournis. J’imagine que ces chiffres sont encore plus vertigineux pour ceux qui comptent chaque centime d’euro en fin de mois. Une idée serait de leur donner en argent les sommes qu’on ne leur donnerait pas en médicaments destinés à soigner leurs carences, leurs fatigues et leurs dépressions. J’ai tout à fait conscience de la loufoquerie et de l’utopie de ce propos. Car en leur donnant ces médicaments labellisés par l’académie, on leur fait honneur, alors qu’une aumône les humilierait.

Le soin est toujours plus noble et plus majestueux, tant pour celui qui donne que pour celui qui reçoit, même quand il dégrade la santé.  

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Ce sont toujours les jeunes qui tombent

30 mars 2021

Pendant des siècles, les civilisations se sont façonnées sur une économie guerrière. Conquérants, seigneurs, tyrans et élus de dieu ou des urnes ont toujours sacrifié leur jeunesse ; la seule façon d’échapper à l’un était d’aller se battre pour un autre.  Ces jeunes combattants n’ayant pas eu encore assez de temps pour des opportunités nuptiales, en cas de victoire, le viol assurait la survie de leur gènes, entraînant hélas une sélection positive des traits de guerrier. Cercle vicieux de l’économie de guerre. La victoire octroyait aussi la richesse permettant la fabrication d’armes de plus en plus sophistiquées pour de plus considérables hécatombes juvéniles. C’est à moins de 20 ans que l’on tombait pour Alexandre, la moyenne d’âge des grognards de Napoléon était de 22 ans, et la chair à canon des plages de Normandie avait la même fraicheur.

Mais lorsque les champs de bataille sont devenus mondiaux et que la puissance des armes les a rendues moins discriminantes, les femmes aussi ont succombé ainsi que leurs enfants, diminuant d’autant la production de guerriers. Plus qu’un péril démographique – il a fallu trente ans pour compenser les pertes de 14-18 – c’était devenu un péril d’espèce. Alors, la guerre a progressivement changé de champ de bataille, elle s’est déplacée dans les manufactures, elle est devenue économique. Mais l’âge des combattants a peu varié, ce sont toujours les jeunes qui mouraient au fond des mines, des fonderies et des tréfileries. Ils commençaient souvent plus tôt, mais ils mouraient plus lentement, leur laissant le temps d’une procréation plus paisible et moins sélective que celle du viol.

Comme sur les champs de bataille où la chirurgie les réparait pour le combat, la médecine les a accompagnés pour une meilleure productivité. Mais la médecine a fait beaucoup mieux que cela, elle a combattu les maladies infectieuses, qui tuaient aussi les plus jeunes. Chaque nouveau-né pouvait désormais éviter la mort par la guerre, les diarrhée ou la tuberculose. Même les usines s’amélioraient et de nouvelles lois en interdisaient l’accès aux enfants. Chaque jeune pouvait alors espérer devenir aussi vieux que ceux qui avaient échappé à la conscription, à la syphilis et à la silicose.

Ne plus voir mourir les jeunes était une véritable révolution culturelle, on allait progressivement devoir s’habituer à ne voir mourir que les vieux. On peut utiliser différents qualificatifs pour ce progrès, social, politique, scientifique, médical, technologique, moral ; on peut même se passer totalement d’épithète.

Mais le besoin de conquêtes, de marchés et de progrès n’a jamais quitté notre espèce. Il apparaît qu’à chaque nouveau problème économique ou drame sanitaire, on sacrifie encore les jeunes, selon notre plus tenace et plus vieille tradition.

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La médecine n’a pas de projet social

24 mars 2021

Que les soignants submergés par leur altruisme, les médecins obsédés par la norme biologique et les chirurgiens maniaques de la survie ne soient pas choqués si je prétends que la médecine n’a plus de projet social ; cette assertion n’enlève rien à leur humanité et à leurs compétences.

Dès ses origines, la médecine s’est structurée sur des demandes individuelles et des réponses à l’urgence. Sa temporalité s’est allongée avec l’idée de santé publique et l’hygiénisme du XIX°. La santé des travailleurs, la protection maternelle et infantile et les vaccinations sont devenues les sujets régaliens de la prévention. Cette vision a plus long terme a également gagné l’urbanisme, l’architecture et l’économie ; on appelait cela le progrès social.  

Aujourd’hui, le court-termisme est devenu la norme, tant dans le monde politique que dans celui des affaires, mais on était en droit d’attendre que la médecine y échappe, avec l’idée d’une survie plus égalitaire des individus et plus harmonieuse des populations de notre espèce. Il n’en est rien, hélas.

L’allocation d’énormes ressources de temps et d’argent à des réanimations et chimiothérapies qui ne produisent que des gains infimes de quantité et qualité de vie grèvent d’autant les ressources que l’on peut allouer à des personnes plus jeunes, à des soins plus productifs, à la prévention et à l’éducation sanitaire. La médecine n’a pas été épargnée par le grand courant des années 1970 qui a conduit à la domination du marché sur la politique ; l’allocation des ressources est décidée quasi exclusivement sur le retour financier espéré. Le paludisme et la tuberculose intéressent moins que la maladie d’Alzheimer ou la greffe cardiaque.

Dans d’autres registres on fait du dépistage anténatal pour éviter les malformations mais on réanime les prématurés jusqu’à des limites où le risque de handicap devient extrême. La médecine répond aux demandes de couples stériles jusqu’à 45 ans, et se soumet aux demandes d’IVG à 25 ans pour convenance. Elle prescrit la pilule à des nullipares jusqu’à 40 ans et leur propose la PMA pour la stérilité quasi-physiologique qui suit cette contraception. Les progrès de l’obstétrique, césariennes, déclenchements et anesthésies ont outrepassé les besoins jusqu’à oublier que l’accouchement concerne aussi les générations futures.

La médecine prescrit des psychotropes sans s’étonner de l’inflation des diagnostics psychiatriques, des antalgiques sans se préoccuper de l’addiction. La chirurgie plastique et la dermatologie négligent la disgrâce pour d’illusoires cosmétiques au risque de chambouler la sociologie de la séduction.

On me rétorquera que l’eugénisme était un projet social et que la thérapie génique en est un autre. C’est vrai. Alors contentons-nous d’admirer les progrès passés de la médecine et acceptons que cette activité humaine ne puisse, à son tour, échapper à la domination du marché et du court-termisme.

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Collusion de l’anonymat

3 mars 2021

Depuis un siècle, l’accumulation des connaissances théoriques et des progrès technologiques ont profondément modifié la pratique médicale, non pas tant par la quantité de savoir que par la nécessité de le partager entre plusieurs décisionnaires. Là où un seul médecin ou chirurgien suffisait à la décision clinique, il en faut désormais plusieurs, de multiples spécialités, chacune régie par des strates de techniciens et d’administrateurs, et contrainte par des procédures et des codes de plus en plus formels.

 Le principal effet indésirable de cette complexification est la dilution des responsabilités, voire leur disparition. C’est ce que Balint nommait la « collusion de l’anonymat » dans le monde hospitalier et que Howard nomme « rule of nobody » dans d’autres domaines d’activité. Ces mille-feuilles administratifs et procéduraux peuvent paralyser l’action jusqu’à gommer les progrès qui les avaient générés, ou inversement, s’emballer jusqu’à provoquer  une « avalanche où aucun flocon ne se sent jamais responsable », selon l’aphorisme  de Jerzy.

Mais en médecine, les avalanches ne sont jamais aussi spectaculaires que dans le bâtiment ou l’aéronautique. S’il suffit d’un crash aérien ou d’un écroulement pour discréditer un avion ou bannir un constructeur, il faut mille morts pour suspecter un médicament, des millions d’inefficiences pour abandonner une stratégie. Cette différence tient à la lubrification permanente des rouages sanitaires par des arguments d’ordre éthique.

L’échec relatif des coûteuses chimiothérapies anticancéreuses est masquée par l’impératif démagogique des plans cancer. L’augmentation des douleurs chroniques et des addictions par échecs successifs des antalgiques sont dissimulés derrière l’empathie due aux gémissements. Les dépistages semblent si intuitivement nécessaires aux profanes que leur inutilité ne peut même plus être envisagée par la recherche.

Lorsque l’académisme médical n’arrive plus à évaluer le coût social et financier de chaque minute de vie gagnée, il rejoint l’obscurantisme qu’il prétend combattre.

Et si nous acceptons avec cynisme de considérer que le marché sanitaire a désormais beaucoup plus d’importance que la réalité clinique, il faut tout de même reconsidérer cette position à l’aune de la nouvelle épidémie. Ce marché de la santé représente déjà plus de 11% du PIB des nations qui ne subissaient pas ou très peu la pression parasitaire. La démission clinique et la dilution des responsabilités conduisent à des décisions qui, détruisant des pans entiers de l’économie, vont augmenter mathématiquement la part relative du marché de la santé.

Alors que cette épidémie épargne nos forces vives, les sujets médicaux occupent la majorité du temps des médias et des ministères. On se demande qui sera capable, demain, de trouver le modèle économique qui pourra alimenter cette dispendieuse machine sanitaire…

Nos enfants paieront… Le masque est le premier bâillon pour qu’ils se taisent.

Références