Grossièreté neuroleptique

19 octobre 2019

Les quatre domaines du soin sont la chirurgie, l’obstétrique, la médecine et la psychiatrie. Nul ne peut contester les extraordinaires progrès des deux premiers. En ce qui concerne la médecine, nous devons louer la morphine, les vaccins, l’insuline et les antibiotiques. Pour la psychiatrie, en dehors des neuroleptiques et des thérapies comportementales, une certaine modestie s’impose.

Les neuroleptiques ont révolutionné le soin en supprimant la camisole de force, transformant les « aliénés » en « patients ». La pharmacologie psychiatrique, trop souvent en échec, a transformé ce succès en une grossièreté mercatique. Lorsque la chlorpromazine (Largactil®) a été découverte dans les années 1950, ce premier neuroleptique a été proposé dans – va-t-on me croire – l’alcoolisme, l’anxiété, l’asthme et toutes les douleurs (arthrose, tendinites, brulures, etc.)

Comprimé magique également promu pour l’hyperactivité infantile et tous les troubles du comportement de l’enfant, décrétés innombrables. Une publicité est allée jusqu’à proposer un dérivé de la chlorpromazine pour les enfants qui détestaient leurs jouets. En cette époque de domination psychanalytique, venger les injustices de la vie sur sa poupée devait être un signe de déséquilibre mental.

Et aussi le hoquet, les nausées y compris celles de la grossesse, les vomissements, l’ulcère gastrique, la ménopause, le psoriasis et les émotions liées à toutes les maladies de la peau.

Le cancer a été particulièrement choyé puisque la chlorpromazine était indiquée pour la phobie du cancer, les souffrances liées à la maladie et à sa radiothérapie. Donc avant, pendant et après !

Sans oublier l’agitation sénile et plus simplement la sénilité. Tous les patients agités ou contestataires, mais aussi les patients apathiques. Et encore, les manies, l’agressivité, les déficiences mentales, le stress. Une publicité vantait la « libération de l’esprit » en décrivant ces comprimés comme des « compagnons » sur lesquels on pouvait compter pendant des mois et des années. Les années étant préférables.

La schizophrénie, seule véritable indication, n’avait pas de priorité particulière. Certes la publicité mentionnait l’action sur les délires, ajoutant que le médicament pouvait aussi aider les personnes distraites à se maintenir dans la réalité.

Enfin, ce médicament faisant somnoler les patients avant l’anesthésie, on pouvait vanter son action aux quatre « point cardinaux » : obstétrique, chirurgie, médecine et psychiatrie.

Hygie et Panacée, les deux filles d’Asclepios dieu de la santé, étaient rivales, l’une prévenait les maladies, l’autre les guérissait toutes. Avec les neuroleptiques, Panacée a failli gagner. Aujourd’hui Hygie a repris de l’influence. Mais Panacée n’a certainement pas dit son dernier mot. En prescrivant largement des neuroleptiques, dès le plus jeune âge, notre efficacité sur les pathologies serait globale : avant, en supprimant la crainte, pendant, en masquant les symptômes, et après, en effaçant le souvenir.

Références

Djihadisme ou psychotropes

15 octobre 2019

Après chaque tuerie barbare, se pose l’inévitable question de son lien avec le terrorisme islamiste. Chaque enquête commence par cette interrogation dont la réponse conditionne toutes les suites juridiques et sociopolitiques. Cela est compréhensible puisque le lien entre la radicalisation islamiste et la barbarie a été dûment établi par une longue succession de faits.

Cependant, aucune science, qu’elle soit sociale, biologique ou physique ne peut progresser en se contentant de rabâcher de vieilles corrélations. Les réflexions circulaires conduisent à des paradigmes qui finissent par ressembler à des dogmes. Il faut ouvrir de nouvelles portes.

Rechercher la motivation (prosélytisme, mission divine, radicalisation) des homicides barbares, c’est n’en traiter que l’aspect cognitif, en projetant notre rationalité d’observateur, de commentateur ou d’enquêteur sur l’auteur de l’homicide. C’est en négliger la barbarie, l’irrationalité, le délire, l’impulsivité, le caractère irrépressible, la folie suicidaire, autant d’aspects qui ne relèvent plus de processus cognitifs mais d’évènements neurophysiologiques.

Nous avons déjà de nombreuses données et de nouvelles pistes de recherche pour mieux comprendre ce phénomène. Les psychotropes et toutes les substances psychoactives sont connues depuis longtemps pour provoquer des actes « insensés » chez des personnes dont on semble se plaire à répéter que rien ne les y prédisposait.

La secte des islamistes haschischins est historiquement connue pour nous avoir fourni le mot « assassin ». Nous connaissons le rôle de l’alcool sur la témérité des poilus, l’usage de diverses drogues dans les grandes offensives militaires et celui des amphétamines dans les réseaux djihadistes. Le risque suicidaire des antidépresseurs est désormais bien documenté, comme le sont les homicides sous benzodiazépines, l’induction psychotique du cannabis, et les hallucinations de divers psychédéliques.

Dans le dernier attentat qui a fait 4 victimes, on sait même que l’assassin avait entendu des voix la veille de son acte. Etonnant non !

Pourtant, en écoutant les enquêteurs, en ouvrant les radios, en lisant les journaux, en écoutant les préfets et ministres, je n’ai jamais entendu parler de recherches sur la prise possible de psychotropes.

Lorsque l’on avait réalisé que plus de la moitié des accidents de la route étaient liés à l’alcool, on avait généralisé les éthylotests après chaque accident ou infraction. Nos données sur les liens entre substances psychoactives et barbaries sont aujourd’hui bien meilleures. Pourquoi aucune enquête ne commence par le dosage de ces substances ? Pourquoi aucun préfet ne le suggère, pourquoi aucun enquêteur ne semble même se poser la question ? Pourquoi aucun député n’a l’idée d’aborder ce thème ?

Un tel niveau de silence sur les psychotropes dépasse l’entendement. On ne peut plus parler de négligence ou d’ignorance, il faut presque parler d’omerta.

Références

Psycho-immunologie

1 octobre 2019

La psycho-immunologie est un nouveau domaine de recherche clinique et biologique en plein essor. Il s’agit de comprendre la nature des liens entre le système immunitaire et les maladies mentales.

Les cliniciens ont toujours observé des relations complexes entre, d’une part, maladies auto-immunes et infections à répétition, et d’autre part, dépressions et troubles de l’humeur. Ils en ont aujourd’hui la confirmation statistique. Il existe une parfaite relation de type dose-réponse entre le nombre d’épisodes infectieux sévères et le risque de schizophrénie. La même relation existe entre le nombre d’hospitalisations pour infection ou maladie auto-immune et le risque de troubles de l’humeur.

Malgré ces corrélations, il reste hasardeux de vouloir établir des causalités. Est-ce la dépression qui favorise les infections ? Est-ce la polyarthrite rhumatoïde qui favorise de façon compréhensible les troubles anxieux ? Est-ce l’inverse ? Ou encore, les deux types de morbidité résultent-ils d’une conjonction d’autres facteurs génétiques et environnementaux ?

Ce genre de question est récurrent en médecine clinique, on fait alors appel à la biologie. Celle-ci nous a déjà confirmé que le taux de cytokines pro-inflammatoires est plus élevé en cas de dépression, de comportements agressifs et dans la majorité des troubles mentaux.  Ces résultats ne doivent pas nous faire perdre notre lucidité de clinicien face aux empressements thérapeutiques.

Il est trop tôt pour proposer des anti-inflammatoires à toutes les dépressions, comme certains se sont empressés de le faire après avoir constaté quelques améliorations passagères.

Même si le lien entre infections et schizophrénie peut s’expliquer par la présence d’autoanticorps cérébraux, il serait prématuré de traiter cette maladie avec des antibiotiques ou des immunosuppresseurs. Pourtant un dérivé mixte est déjà à l’étude, car il agirait à la fois sur les cellules gliales du cerveau et sur le microbiote intestinal.

D’autres vont jusqu’à proposer le dosage des autoanticorps pour diagnostiquer les dépressions. Ici l’enthousiasme confine au délire.

Plus lucidement : les maladies mentales augmentent en fréquence et en durée, cette réalité épidémiologique est un cuisant constat d’échec. Il en est de même pour les maladies auto-immune où mon ignorance globale n’a d’égale que celle des autres.

L’importance du marché dans le financement des études est devenue le talon d’Achille de la connaissance. Le but n’est plus d’intégrer de nouveaux niveaux de compréhension, mais de trouver rapidement une hypothèse réductionniste susceptible de faire valider un traitement. Donner des antiinflammatoires à tous les déprimés provoquera assurément des épidémies d’ulcère gastrique et d’insuffisance rénale.

Nos échecs pour les maladies mentales et auto-immunes doivent inciter à plus de prudence. Deux négatifs conduisent à un positif, mais je doute fort que cette mathématique s’applique aux sciences biomédicales.

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Perturbateurs de l’appariement

23 septembre 2019

Sachant que la pilule contraceptive est un puissant perturbateur endocrinien, nous supposions logiquement, depuis des années, qu’elle pouvait modifier ou perturber les processus de l’appariement.

La chose est désormais bien établie. La pilule oestro-progestative diminue la sensibilité aux émotions, elle diminue la reconnaissance des expressions faciales, elle modifie les critères d’attirance sexuelle. En conséquence elle modifie profondément le choix des partenaires sexuels.

Certains supposent que cette « dénaturation » de l’appariement peut avoir des conséquences sur la fertilité du couple et sur la qualité de la progéniture. Mais pour l’instant, les preuves manquent.

En revanche, nous avons évidemment la certitude que l’utilisation de la pilule retarde l’âge de la maternité et corrélativement celui de la paternité. Ce retard à la procréation diminue logiquement la fertilité du couple, obligeant de plus en plus souvent d’avoir recours à la PMA. Par ailleurs, même si cette vérité peut choquer, ces paternités et maternités tardives ont des conséquences statistiquement significatives sur la descendance, en augmentant la morbidité, particulièrement psychiatrique.

Quant aux hommes, si leur appareil reproducteur a été épargné par la pilule, ils ont malheureusement été les principales victimes des pesticides et autres perturbateurs endocriniens. Les conséquences les mieux documentées sont la forte diminution de la spermatogénèse et les diverses anomalies morphologiques de l’appareil génital masculin.

Nous pouvions logiquement émettre l’hypothèse que les pesticides allaient aussi modifier les processus de l’appariement chez l’homme, mais la démonstration est plus difficile que pour les effets de la pilule chez la femme.

Des expériences récentes sur les rongeurs semblent confirmer cette hypothèse. Chez les mâles, un phtalate, connu sous le nom de DEHP, diminue les vocalisations de séduction ainsi que d’autres traits de leur attractivité sexuelle. Ce phtalate les prive pratiquement de l’accès à la reproduction, puisque les femelles choisissent d’autres partenaires plus entreprenants et plus séduisants.

En ces temps d’écologie envahissante, on s’alarme pour l’avenir de la planète. Que l’on se rassure, la planète nous survivra, ainsi qu’une grande diversité des formes de vie qu’elle abrite. Chacun comprend que « planète » est un artifice euphémique pour ne pas mentionner notre espèce qui affronte effectivement plusieurs changements environnementaux.

Comment aborder concrètement notre écologie comportementale et notre avenir procréatif ? Ouvrir plus d’écoles de PMA relèverait d’un activisme béat. Se réjouir de l’inutilité de la pilule après disparition des spermatozoïdes relèverait d’un catastrophisme cynique.

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18 septembre 2019

Résilience improbable

La cigarette dans sa main gauche, elle téléphonait de sa main droite. La manœuvre était délicate, car son chien tirait sur la laisse passée à son poignet droit. Pour libérer la main du smartphone, il fallait opérer en trois temps : commencer par maintenir la cigarette avec les lèvres, puis changer la laisse de côté sans perdre le fil de la conversation. Disons plutôt de la dispute téléphonique : le ton ne laissait aucun doute. Ensuite reprendre la cigarette avec la main de la laisse.

Les deux enfants avaient 4 et 6 ans à vue d’œil. Ils suivaient en cherchant sans conviction un motif de jeu. Sait-on jamais ? À cet âge, il suffit d’un rien pour tromper l’ennui. Le jeu est un instinct, une façon de penser et d’expérimenter le monde.

Ce sont des pigeons qui ont déclenché le drame. Ils sautillaient quelques mètres devant le chien. Leur courir après ou leur lancer des cailloux était une évidence, une nécessité. Dans sa tentative ludique d’autant plus précipitée qu’elle était inespérée, le petit garçon a croisé la laisse du chien, tirant inévitablement sur la main de la cigarette au moment d’une ébauche de bouffée.

D’abord le classique : « tu ne pourrais pas faire attention à ce que tu fais », puis une kyrielle de blâmes classiquement destinées aux « bons à rien » et autres cris de damnation, tous éraillés par des années de tabagisme. Après la gifle au garçon, frayeur ou compassion, je n’ai pas su discerner, c’est la petite fille qui a pleuré. Un garçon ne pleure pas ; son père le lui avait dit, il ne faudrait pas qu’il l’entende, car c’est certainement lui qui tient l’autre téléphone.

J’ai pensé un instant intervenir. Je me suis contenté d’une bouffée de tristesse en regardant ce petit garçon superflu et cette petite fille excédentaire. On n’a pas quatre mains

Puis j’ai pensé au Burkina Fasso, au Gabon et au Congo de mes débuts médicaux où les enfants mouraient sous la pression parasitaire.

Cette comparaison saugrenue n’a pas suffi à me consoler. Je me suis éloigné en dissertant sur les nouvelles pressions qui pèsent sur nos enfants.  La dissertation est le courage des lâches. Quelle chance ont ces enfants de pouvoir un jour gérer leur propre vie ?  Au Congo les rescapés des diarrhées infantiles ont acquis une immunité solide et durable. Chez nous, on disserte volontiers sur la résilience. Cette faculté d’acquérir une immunité sociale qui vous rend plus fort. Les papes de la résilience ont certainement raison, le phénomène existe. Mais leurs dissertations ignorent la statistique. Quel est le taux de résilients ? J’ai bien peur que le taux de rescapés cognitifs soit beaucoup plus faible que le taux de rescapés immunitaires.

Je n’ai rien fait pour ce petit garçon et cette petite fille entrevus dans un jardin public. Pour les petits gabonais ou congolais morts devant moi, j’avais au moins essayé…

Sans doute un peu de fatigue.

Référence

Ralentisseurs et pathocénoses

10 septembre 2019

Sur les routes françaises, les ralentisseurs sont surnommés « gendarmes couchés » signifiant que la peur de l’accident n’est pas le seul motif de décélération. Au Pérou, on parle de « casse moyeux » (rompe moyes), craignant surtout les conséquences financières d’une vitesse excessive. Les allemands, laissant les métaphores aux poètes, parlent de « seuil de freinage » (brems schwelle). Le même pragmatisme anglo-saxon se retrouve chez les anglais, mais de façon inversée, sous le terme de « bosses de vitesse » (speed-bump).

Les mots en disent long sur l’identité culturelle. La globalisation des objets ne suffit pas à harmoniser les cultures. Si un aménagement aussi impersonnel qu’un ralentisseur prête à tant de perceptions, nous pouvons imaginer la mosaïque culturelle du domaine de la santé.

Le mot maladie lui-même étant imprécis, nos voisins anglais ont tenté de mieux circonscrire ce concept en utilisant trois mots : illness pour la maladie vécue par le malade, disease pour celle qui est décrite par la médecine et sickness quand elle est perçue par la société.

L’histoire et la géographie déterminent fortement les « pathocénoses » selon le terme inventé par Grmek. L’épilepsie ou mal sacré a été un moyen de converser avec les dieux, avant de devenir une maladie psychiatrique puis un simple symptôme neuronal.  La ménopause au Japon n’a pas de vécu morbide alors que tant de pays l’ont considérée comme un fléau à traiter impérativement.

Les cultures influencent les pathologies : la douche vaginale en Egypte augmente considérablement le taux de vulvo-vaginites. Inversement, la réalité pathologique influence les cultures : il existe une corrélation parfaite entre la force de la pression parasitaire et la diversité des religions. 

Dans nos pays aux excellentes conditions sanitaires, les épidémies de diagnostics sont plus redoutables que les épidémies de maladies. On pourrait penser que la psychiatrie est le domaine privilégié des diagnostics redondants et superflus, c’est pourtant la réalité psychiatrique qui diffère d’un pays à l’autre. Avec les mêmes médecins diagnostiqueurs, le taux de maladies mentales des îles Samoa est dix fois moindre que celui de Nouvelle Zélande. La perception des mots diffère alors inévitablement. Enfin dans certains pays les enfants calmes deviennent hypotoniques et les enfants turbulents deviennent hyperactifs sans qu’il soit encore possible de dire s’il s’agit de mots ou de faits.

À l’heure où la mondialisation est contestée, il serait fou de vouloir globaliser la culture médicale.

Ce qui n’empêche pas l’OMS de recommander le vaccin HPV en Afrique, alors que les petites filles meurent massivement de diarrhées, de paludisme et de tuberculose avant d’avoir atteint leur puberté.

Mais, en Afrique, il n’y a pas besoin de ralentisseurs, car les ornières remplissent efficacement ce rôle.

Références

Passoires et tamis

31 août 2019

Notre société est atteinte de « litigiosité » chronique. L’imagination des procéduriers est d’une grande fertilité. Les vacanciers portent plainte contre les paysans dont le coq chante trop fort, les casseurs portent plainte contre les policiers, les automobilistes attaquent les mairies qui ne font rien contre la pollution.

Fierté de nos démocraties : chaque plainte trouve un avocat ; fragilité de nos démocraties : la plupart finissent par trouver un juge. Les U.S.A, où « democracy » rime avec « currency », détiennent tous les records de procès loufoques et d’indemnités saugrenues. Indemnités et honoraires étant les premiers buts des procédures, bien loin devant l’équité.

La médecine, férue elle aussi de maladies chroniques, ne saurait faire exception à cette litigiosité maladive. Les fumeurs attaquent les marchands de tabac, les obèses attaquent McDonald.

En ce qui concerne les médicaments, tout est plus complexe. Les laboratoires pharmaceutiques semblent avoir beaucoup moins souffert que d’autres entreprises. Leurs notices sont moins précautionneuses que celles d’autres fabricants qui précisent qu’il ne faut pas faire sécher leur bébé dans le four microonde ou qu’il ne faut pas le laisser dans la poussette en la repliant.

Dans notre pays, pour éviter cette « passoire » juridique entre consommateurs et producteurs, le système médical a installé plusieurs « tamis » qui ont plus de noblesse que les passoires.

L’ordre des médecins est le premier de ces tamis, mais sa bienveillance avec ses cotisants a conduit à la création de l’office national des accidents médicaux (ONIAM) et aux commissions régionales de conciliation et d’indemnisation (CRCI).

Il est vrai qu’en médecine, la faute est difficile à déterminer et il est encore plus difficile d’affirmer que le dommage est lié à la faute. Le médecin pousse la seringue que le chimiste a remplie, et il écoute les recommandations de l’HAS dont les experts sont des chimistes.  

Une consommatrice a obtenu trois millions de dollars d’indemnité pour s’être brûlée avec un café, alors que le restaurateur ne lui avait pas dit que le café était chaud. Pour subir de telles pénalités, l’industrie pharmaceutique doit tuer au moins dix personnes.

Lorsque tous les tamis ont été franchis, les litiges médicaux peuvent enfin arriver au tribunaux. Le patient doit alors choisir entre le civil et le pénal. C’est-à-dire percevoir une indemnité ou punir le coupable. Ce n’est pas comme à la loterie, on ne peut pas gagner à la fois au tirage et au grattage.

Fidèle au système juridique général, l’indemnité est toujours préférée, puisque les condamnations au pénal ne représentent que 0,7% de l’ensemble.

Nous comprenons mieux pourquoi, dans nos pays, la pathologie iatrogène est devenue la troisième cause de mortalité.

Références

Mes règles d’or

25 août 2019

Issue de la culture judéo-chrétienne, la « Règle d’or » enjoint de faire à autrui ce que l’on souhaiterait pour soi et de ne pas lui faire ce que l’on détesterait pour soi. Plusieurs philosophes (Locke, Kant, Ricoeur et autres) ont considéré que cette double réciprocité était la meilleure réponse morale à une situation asymétrique entre deux êtres humains.

La relation entre un patient ignorant et fragile et un médecin investi du savoir et de l’autorité est particulièrement asymétrique. Si dans la majorité des cas, le médecin n’a pas d’hésitation sur la conduite à tenir, nombre de situations recèlent des polémiques scientifiques ou des biais d’interprétations. Dans ces cas, l’application de la règle d’or peut servir d’appoint pour une décision optimale.

Malgré son évidence morale, cette règle est parfois inadaptée. Par exemple, je dispense moi-même et tous mes proches des dépistages organisés ou ‘sauvages’ de cancers, mais il m’est impossible d’en dispenser mes patients au risque de paraître inconscient. Cette certitude, pertinente pour les miens, reste ‘commercialement’ inapplicable et socialement incongrue. Il en est de même pour la vaccination antigrippale, anti-varicelle ou anti-méningo C. (Je fais évidemment tous les autres vaccins à mes proches et à mes enfants).

Inversement, voici une liste provisoire et non exhaustive des cas où les règles d’or que j’applique à mes proches pourraient aussi profiter à mes patients, en les choquant moins que dans les exemples précédents.   

Je ne fais pas d’IRM cérébrale pour une migraine cliniquement évidente, car la découverte d’un anévrysme conduirait à des impasses décisionnelles. Je ne dose jamais le sucre ou le cholestérol à une personne qui marche plus d’une heure par jour, et je préviens ceux qui marchent moins qu’il n’y a aucun bénéfice supérieur à faire de telles analyses. J’encourage les miens à ne jamais se rendre à un « check-up » ou bilan de santé proposé par une mutuelle. Plus généralement, je les encourage à ne consulter qu’en présence d’un symptôme !

J’attends au moins trois jours pour pratiquer des examens complémentaires chez un enfant de plus de 6 mois qui n’a aucun autre symptôme que la fièvre et qui continue à jouer.

J’encourage évidemment tous les miens à bannir le tabac et les sodas. Chacun étant libre, j’avertis cordialement celui qui refuse pour lui-même ce précepte universel qu’il se place hors de ma juridiction ou me rend cruellement incompétent à le soigner autrement que par des leurres.

Les benzodiazépines et antidépresseurs sont exclus de toutes les prescriptions à mes proches. Et j’informe ceux qui sont devenus malencontreusement dépendants que le sevrage sera douloureux et difficile, nécessitant une amitié dont ne peuvent hélas pas bénéficier tous mes autres patients.

Chaque médecin possède sa liste de règles d’or, plus ou moins consciente, et il doit s’efforcer de l’inclure systématiquement dans ses arbres décisionnels. 

Automobile inhibitrice

14 août 2019

Après des millénaires d’individualisation et d’empirisme, le soin médical est devenu populationnel dans les années 1960 avec la domination de la médecine dite « basée sur les preuves » – ces preuves étant exclusivement statistiques.

Nos cerveaux avaient été façonnés pendant des milliers d’année pour évaluer le soin à court-terme sur des critères individuels, c’est ce que l’on nomme l’effet clinique.

Lorsqu’une évolution est trop rapide, les processus d’adaptation cognitive ne suivent pas. Dans le cas du soin, nos perceptions de santé individuelle et de santé publique ne sont toujours pas connectées. Aucun circuit neuronal n’a été esquissé pour de telles connexions.

Le patient qui prend un médicament dont le bénéfice statistique est nul ou négligeable est convaincu que son bénéfice individuel sera très important. L’accoucheur qui pratique une épisiotomie pour éviter un délabrement périnéal ignore que cette intervention n’a jamais modifié la fréquence de cet accident. Chaque fumeur est convaincu qu’il échappera aux cancers et infarctus, mais il se précipite sur les angioplasties coronaires qui ne modifieront que fort peu sa durée de vie.

Depuis la saignée jusqu’aux immunothérapies des cancers, les exemples abondent où les convictions et espérances individuelles, tant des médecins que des patients, sont totalement déconnectés des réalités sanitaires.

L’automobile offre plusieurs exemples de cette déconnexion, pire, elle semble devoir inhiber pour longtemps toute nouvelle connexion.

Osons un premier exemple trivial. Un pèlerin qui se rend à Lourdes en voiture dans l’espoir d’une guérison miraculeuse dont la chance de survenue est de 1/10 000 000, ignore que son risque d’accident mortel sur la route du pèlerinage est de 1/10 000. Le risque est mille fois plus élevé que le bénéfice escompté.

Dans notre pays, la méningite C tue cinq enfants par an, alors que les accidents de la route en tuent plus de cent. Mais une obligation vaccinale anti-méningocoque est plus acceptable que de nouvelles consignes de sécurité routière.

La pollution atmosphérique automobile est aujourd’hui responsable de plus de morts que toutes les maladies infectieuses réunies. Cependant, nul ne perçoit l’intérêt individuel qu’il y aurait à changer de voiture ou à respecter les limitations de vitesse en cas de pic de pollution. La guerre, le crime et le terrorisme réunis font moins de morts que les accidents automobiles qui tuent 1,25 millions de personnes chaque année. La voiture inhibe tous les processus d’association entre santé publique et individuelle.

Elle est en outre le plus gros frein à l’exercice physique quotidien, lequel est le meilleur pourvoyeur de quantité-qualité de vie. Même les cyclistes et piétons qui respirent pourtant plus d’air pollué que les automobilistes ont un bénéfice sanitaire supérieur lié à l’exercice pratiqué.

Le ministère de la santé peut s’affranchir de tous les autres thèmes, tant qu’il n’a pas abordé farouchement celui de l’automobile.

Références

Le sport nuit à la médecine

5 août 2019

On ne cesse de répéter que la France souffre d’un manque de médecins. Plusieurs solutions sont envisagées pour remédier à ce problème présenté comme un danger pour la santé publique.

Parmi ces solutions, on ne mentionne étonnamment jamais celle qui aurait probablement l’effet le plus bénéfique sur les déserts médicaux : restreindre l’activité du médecin à la seule médecine.

Si les médecins étaient débarrassés de tous les actes qui ne nécessitent aucune expertise clinique, leurs agendas s’en trouveraient allégés de façon radicale.

Certains actes tels que la vaccination ou la prise de tension résultent de vieux rituels qu’il paraît sacrilège de modifier. D’autres sont imposés par des laboratoires qui ont piégé les patients dans des maladies sans symptômes dont la seule réalité est de devoir renouveler des ordonnances à vie (ostéoporose, hyperglycémie, hypercholestérolémie). D’autres sont imposés par des assureurs tellement hantés par leurs bénéfices qu’ils en ont perdu la notion du risque médical.

C’est parmi les actes imposés par les assureurs que l’on trouve les plus cocasses. Les certificats d’aptitude à la gymnastique au volley-ball ou au kung-fu sont simplement inutiles, d’autres sont  pittoresques comme l’aptitude à la vie en crèche, au yoga ou à la pétanque.

Les plus syndicalistes des médecins, possiblement outrés par mes propos, diront que pour renouveler un vaccin ou un médicament, il faut une expertise que le pharmacien ne peut pas posséder. Ils diront que le sport  expose à des arrêts cardiaques, y compris le ping-pong.

Pourtant, incontestablement, les données les plus sérieuses viennent confirmer la dérision de ces certificats médicaux. La mort subite par arrêt cardiaque dans le sport intensif est de 8 pour un million (0,0008 %), cette mortalité est stable et se révèle indépendante du nombre de certificats médicaux d’aptitude.

Encore une fois, la prévention est la grande absente de ces allers-retours administratifs entre de fausses expertises médicales et de lucratifs principes de précaution. Il suffirait de rappeler à tous que le sport augmente considérablement la durée de vie quand il est raisonnable et qu’il la ramène à un niveau égal ou inférieur à celui des sédentaires quand il est excessif.

Alors que le plus grand danger du sport est le dopage, ce risque est toujours dissimulé au médecin.

Autant de faits qui ajoutent à la dérision des certificats d’aptitude. Enfin, comble de dérision, le sport généralisé, sans dopage et sans excès, résoudrait encore plus efficacement le problème des déserts médicaux, puisqu’il n’y aurait presque plus besoin de médecins.

Bibliographie