D’accord mais de mort lente

5 juillet 2022

La « pression parasitaire » est l’ensemble des infections qui menacent une espèce. C’est le plus gros fardeau environnemental de l’humanité. Cette pression est maximale au niveau des tropiques, elle décroît avec la latitude. Le froid diminue le nombre et la vitalité des vecteurs et ralentit la croissance des bactéries. Seuls certains virus savent profiter du froid qui fragilise nos muqueuses nasales et bronchiques. Les viroses respiratoires ne connaissent ni la météorologie, ni la latitude.

Avec l’urbanisation et les voyages intercontinentaux, l’humanité a connu ses plus effroyables épidémies, jusqu’à décimer des populations entières. Diarrhées de l’Indus, variole et rougeole en Amérique, peste en Europe, puis syphilis, choléra et tuberculose avec l’urbanisation.

L’impact n’était pas que sanitaire, il était aussi démographique, car ces maladies tuaient leurs victimes avant l’âge de la reproduction. Cela signifie que nous sommes les descendants des survivants, de ceux qui avaient l’immunité suffisante pour avoir le temps de procréer. Nous avons tous hérité du meilleur capital immunitaire possible, par le jeu normal de la sélection naturelle.

Les vaccins constituent le plus gros progrès de la médecine. Cependant, la variole est l’unique maladie qui a pu être éradiquée par un vaccin ; la polio sera peut-être la prochaine. Pour tous les autres vaccins, la maladie persiste, obligeant à vacciner chaque nouvelle génération. Enfin, on ne peut logiquement pas éradiquer une maladie qui touche aussi d’autres espèces que la nôtre et dont la transmission se fait par simple contact ou par l’air. Ces pourquoi les viroses respiratoires ne cesseront jamais.

Par définition, les personnes qui n’ont pas un bon système immunitaire sont plus difficiles à protéger par un vaccin, même en multipliant le nombre d’injections. Le système immunitaire vieillit comme tous les autres systèmes. C’est pour cela que les maladies infectieuses sont l’une des quatre façons classiques de mourir avec les maladies tumorales, cardio-vasculaires et neuro-dégénératives.

Alors pourquoi la mort par maladie infectieuse semble inacceptable alors que nous sommes tacitement résignés à ses trois autres causes ? Comment peut-on avoir la naïveté de penser que l’on pourra empêcher les infections de tuer au troisième âge ?

Il y a plusieurs explications possibles. Le succès des vaccins a fait oublier leurs limites. On est dans le déni du vieillissement du système immunitaire, alors que l’on accepte le vieillissement de nos neurones, de nos artères, de notre peau, de nos reins et de nos articulations. Enfin, la raison la plus probable est la rapidité de la mort après diagnostic, alors que les trois autres tuent plus lentement.

On a reproché à Brassens d’être politiquement incorrect en déclarant qu’il voulait bien « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ». Nous sommes comme lui pour les maladies, mais sans la gouaille lucide du poète philosophe.

Crise des urgences

29 juin 2022

Les urgences connaissent une crise sans précédent dont la cause, très prévisible, est identifiée depuis longtemps. L’absence de contrainte sur les médecins libéraux et la raréfaction des généralistes ont conduit toutes les souffrances physiques et morales à l’hôpital. Ce lieu de haute technicité et de grande complexité administrative n’a ni la vocation ni l’expertise de l’insignifiance médicale.

Ne doutons pas que le manque de personnel est un facteur de dégradation. La preuve en est donnée par les meilleurs résultats de l’obstétrique, de la chirurgie d’urgence et de la réanimation en semaine que le week-end, et le jour que la nuit. Tout aussi élémentaires sont les études qui font un lien entre la longueur de l’attente et le risque de complications ultérieures. Pour le dire encore plus simplement, les services d’urgence semblent utiles. Leur fermeture est une réaction colérique, a priori hasardeuse…  

Il faut donc cesser de considérer l’offre pour se concentrer sur la demande. Cette dernière est en effet déraisonnable. On évalue à 5% des adultes et 10% des enfants qui quittent les urgences sans avoir été examinés et sans risque ultérieur. Ceux qui ont été examinés et sont repartis sans soins ou avec des soins minimes représentent plus de 90%.

Mais les services publics auraient tort de reprocher au public son angoisse excessive devant le moindre symptôme alors que ces mêmes services, du côté de leur médias, martèlent des messages alarmants sur les risques de mort subite, d’AVC, d’infections virales et ne cessent d’encourager les citoyens à des tests et consultations inutiles.

Lorsque les SAMU et SMUR n’existaient pas, les généralistes réglaient seuls le robinet des admissions aux urgences. Mourrait-on plus ou moins de pathologies aigues ? Il est difficile de répondre à cette question, tout comme il est difficile aujourd’hui d’évaluer la performance des unités neuro-vasculaires sur le pronostic des AVC ou les gains de vie par d’autres types de réanimations spécialisées.

Pour fermer le robinet des admissions, bien d’autres pistes sont à explorer, toutes issues de données probantes. Par exemple les lois anti-tabac et l’interdiction de fumer dans les lieux publics ont fortement diminué les admissions pour infarctus et détresse respiratoire. Les pics de pollution augmentent les insuffisances respiratoires aiguës des nourrissons et des personnes âgées. Le confinement a diminué de 30% le nombre d’admission pour infarctus. L’alcool, le cannabis et les tranquillisants sont les premiers pourvoyeurs de traumatismes graves. Enfin, plus on est riche, moins on est admis aux urgences. Faute de pouvoir agir sur ces leviers, les pouvoirs publics doivent négocier avec les syndicats des urgentistes et demander à l’Ordre des médecins d’être plus ferme avec ses ouailles.

Et puisque des services d’urgence ferment leurs portes, ce sera une belle occasion d’évaluer leur impact sur l’espérance de vie, si tant est que cela soit souhaitable et/ou possible.

Bibliographie

Statines à tous les étages

18 juin 2022

Les statines sont ces médicaments qui abaissent le taux des mauvaises graisses encrassant nos artères. Leur prescription, après un premier accident vasculaire, diminue le risque d’un second. L’idéal serait de ne pas avoir de premier accident ; hélas les statines n’empêchent pas la survenue d’un premier accident, ce qui laisse supposer que le vieillissement de nos artères n’est pas dû exclusivement au cholestérol. On a en effet déjà identifié plus de cent autres facteurs, permettant de conclure hardiment que la mort est plurifactorielle.

  Les statines ont fait l’objet de plus de 200 000 publications. Cette saturation de l’espace éditorial leur confère une place de choix dans la médiatisation de l’immortalité. Leur chiffre d’affaires annuel d’environ 40 milliards d’euros permet de financer la recherche qui permet à son tour de produire des publications. Il n’est même pas besoin de corruption directe, car cette auto-inflation est un inaltérable pilier de la science mercatique.

Parfois, des leaders de la cardiologie, conscients ou non de leurs conflits d’intérêts, finissent par se lasser. Dans un sursaut cognitif ils veulent parler d’autre chose, sans pour autant se priver des divers soutiens académiques, éditoriaux et financiers des marchands de statines. L’exercice est délicat et risqué pour leur carrière. Ils y parviennent pourtant en mêlant les statines à toutes les sauces (non grasses évidemment) …

Ainsi, l’utilité de ces médicaments a été montrée, ou plus souvent cherchée pour de nombreuses maladies : dans le cancer du sein et de la prostate, dans d’autres cancers à l’épidémiologie moins rentable, dans la démence, l’asthme, la schizophrénie, la maladie bipolaire, l’autisme, la migraine, la dépression, le suicide, la sclérose en plaques, la DMLA, la maladie d’Alzheimer, les kystes ovariens, les septicémies, et beaucoup d’autres que je n’oserai pas citer même en fournissant la bibliographie correspondante. Sans oublier la covid 19 qui ne pouvait pas échapper au test des statines ; les seigneurs doivent s’honorer mutuellement.

Cette panacée qui exerce une suprématie sur la médecine depuis les années 1990 commence à donner des signes de faiblesse. Le chiffre d’affaires des statines diminue régulièrement. N’allez pas croire que cette baisse est liée à leurs nombreux effets secondaires, ni aux publications démontrant que l’arrêt du tabac ou la marche font cent fois mieux, ni aux preuves accumulées de leur inutilité après 70 ans. Non, tout cela est marginal ou considéré comme tel par la cardiologie officielle. Le chiffre d’affaires diminue essentiellement parce que de nouvelles molécules anticholestérol, donc anti-mortalité, apparaissent à grand renfort de publications.

Une nouvelle boucle auto-inflationniste s’annonce, encore plus prometteuse. Les premiers essais sont concluants. La seule précaution d’emploi, tant pour les statines que pour ces nouvelles panacées, est de ne pas les prescrire en même temps que l’extrême-onction.

Bibliographie

Déclin de la transcendance

7 juin 2022

La neurophysiologie fascine par ses progrès fulgurants et agace par sa prétention à percer les secrets de notre esprit et de nos émotions.

Ceux qui relatent avoir vu un OVNI sont sincères, il ne faut pas leur parler d’hallucination visuelle, car ils le vivent comme une insulte, même en précisant que les hallucinations ne sont pas une exclusivité des psychotiques. Leur rêve d’OVNI dépasse tous ceux de la neurophysiologie.

Dire que les voix de Jeanne d’Arc auraient résulté d’un dysfonctionnement du gyrus parahippocampique suivi d’une stimulation inadaptée de l’aire du langage associée aux hallucinations auditives, serait à la fois sacrilège et traître à la patrie.

Pourtant, nul n’est à l’abri d’une hallucination, même sans psychose et sans Dieu.

Laissons Dieu tranquille pour parler plus simplement d’auto-transcendance, un trait de personnalité qui englobe les comportements religieux. Des neurophysiologistes sont allés jusqu’à établir des scores de cette transcendance afin d’étudier, en imagerie fonctionnelle, sa corrélation avec la densité de récepteurs à la sérotonine dans le néocortex. D’aucuns diront qu’il faut avoir l’esprit tordu pour de telles expériences, d’autres qu’il faut être un prosélyte de l’athéisme. Cependant, la réponse est claire : il existe une corrélation inverse entre les scores de transcendance et le nombre de récepteurs.

Après les dérives de la pharmacologie psychiatrique, voilà de quoi s’inquiéter d’éventuels dégâts de la chimie spirituelle…

Quant aux extraterrestres, ces petits hommes verts qui vous regardent étrangement, il était troublant que plusieurs personnes sans lien en fassent la même description. Une possible explication est basée sur les réveils inopinés en cours d’anesthésie générale : expériences traumatisantes pouvant laisser de pénibles séquelles. Mais pourquoi les petits hommes verts seraient l’une de ces séquelles ? C’est trop bête. Les personnes entrevues lors de ces réveils au bloc opératoire portaient tous des blouses et bonnets verts et regardaient étrangement le patient. On croit volontiers ces patients lorsqu’ils relatent leur peur panique et leur sentiment d’impuissance à ce moment.

Les expériences de mort imminente sont un curieux phénomène identifié dans les années 1970. Les patients ayant survécu à un arrêt cardiaque, coma, noyade, asphyxie ou autre, relatent tous les mêmes sensations : vie qui défile, franchissement d’un tunnel, corps qui flotte au-dessus de soi, paix intérieure. Ces sensations, qui ont logiquement majoré les préoccupations métaphysiques des patients, sont similaires à celles de l’intrusion de sommeil paradoxal dans l’état de veille, constatée dans quelques pathologies. L’explication avancée est un mécanisme cholinergique venant contrebalancer la réaction d’alerte noradrénergique liée à l’accident.

Si les neurophysiologistes continuent à nous spolier des dieux et de la transcendance, il ne nous restera que les djihadistes pour croire en l’au-delà. 

Bibliographie

Dépression et vérité

30 mai 2022

La dépression est un symptôme, comme le sont la douleur ou la fièvre. L’évolution nous apprend que les symptômes ont une utilité adaptative.

Dans les sociétés de mammifères hiérarchisées, l’adaptation conduit à donner des signaux de soumission au dominant, afin de ne pas s’épuiser en d’inutiles combats. Chez l’humain, une théorie de 1994, solidement confortée depuis, analyse la dépression comme un blocage de ce processus adaptatif, conduisant à une soumission involontaire, donc vécue douloureusement.

Ainsi, le signal dépressif, volontaire ou non, est un signal honnête, dans la mesure où il affiche la vérité de nos propres limites.

Vouloir éliminer un symptôme (dépression, douleur ou fièvre) avant de s’être posé la question de son utilité et de son contexte est le défaut majeur de toutes les médecines. L’histoire de la pharmacologie de la dépression en est une caricature, elle concentre les plus grossières erreurs médicales. Erreurs diagnostiques en confondant symptôme et maladie. Erreurs médicamenteuses, en aggravant la prévalence et les séquelles de ce trouble.   

Les antidépresseurs aggravent le risque de suicide, cela était mentionné dès la vente des premières molécules (tricycliques et IMAO). Mais, avec le succès des ISRS (prozac et autres), ce risque a été dissimulé puis dénié, y compris chez les adolescents où il est majeur. Le plus célèbre mensonge est celui de l’étude 329 qui a conclu à l’absence de risque chez les adolescents. Une étude indépendante a dénoncé la manipulation en reprenant les données brutes que le laboratoire avait dissimulées. Quant au suicide des adultes, il est facile de confondre les détracteurs, puisque le suicide est un risque inhérent à la maladie que l’on prétend soigner. Pourtant, la prévalence du suicide est en augmentation dans tous les pays où ces médicaments sont largement prescrits. Les laboratoires trouveront certainement une explication à ce paradoxe gênant…

La dépendance est également niée. Pour cela, il n’est même pas besoin de dissimuler les données et de manipuler les chiffres. La tricherie est plus simple : ces médicaments ayant souvent un effet anxiolytique, leur sevrage provoque des rebonds d’angoisse et de troubles de l’humeur. Ce désagrément est alors utilisé comme argument de preuve de leur efficacité. CQFD !

Enfin, erreurs de diagnostic et de prescription se cumulent en cas de maladie bipolaire, seule situation où le symptôme dépressif n’est pas exclusivement lié à l’environnement social, mais reflète un trouble individuel plus profond. Pour cette maladie bien réelle, les antidépresseurs sont contre-indiqués et dangereux, car ils aggravent ou déclenchent les suicides, violences et homicides. Hélas, le diagnostic est souvent porté après la prescription erronée qui le révèle.

Si la dépression affiche honnêtement une vérité individuelle, ses prétendus médicaments et leurs prescripteurs, non contents d’ignorer cette vérité, pratiquent outrageusement le mensonge et le déni.

Bibliographie

Le sommeil de la terre

23 mai 2022

Il faut éviter d’aller à l’hôpital, car la mortalité y est très élevée. Cette blague fort connue révèle aussi en filigrane l’utilité des hôpitaux, réceptacles de tous nos drames.

De nombreuses études se sont pourtant intéressées à leurs dangers réels, c’est-à-dire aux cas où l’hospitalisation constitue ce que l’épidémiologie médicale nomme une « perte de chance ». 

Le premier médecin connu pour cette audace est Cabanis, qui, bien que membre de l’Institut, osa déclarer : « Dans les grands hôpitaux, les plaies les plus simples deviennent graves, les plaies graves deviennent mortelles, et les grandes opérations ne réussissent presque jamais. » De nos jours, cette assertion de 1790 est injuste et déplacée malgré la réalité des maladies nosocomiales.

Il est pourtant un domaine où l’épidémiologie rejoint la blague potache et conforte la lèse-majesté de Cabanis, c’est le domaine de la gériatrie.  

Pendant les plus belles années de l’hôpital, maintes études mettaient déjà en cause l’hospitalisation des personnes âgées. De nos jours, la dégradation hospitalière empêche de s’aventurer sur ce terrain, car de telles publications se mueraient en diatribe. Alors, les études vont dans le détail pour se donner un air plus scientifique que politique. Elles montrent que l’oxygène, les perfusions, la prévention cardiovasculaire, les antibiotiques, hormones, stimulants et autres médicaments prescrits en abondance aux vieillards ne retardent pas leur mort, toutes causes confondues, voire l’accélèrent. Même en pleine épidémie de Covid-19, avec les vaccins et les soins appropriés, les patients âgés pouvaient mourir d’un simple rhume. Immunosénescence et nosocomial n’ont jamais fait bon ménage.

Il ne faut pas affronter ce dramatique problème en dénonçant les milliards dépensés inutilement, car tout ce qui a une apparence comptable est politiquement incorrect. Il faut l’aborder par l’autre bout en conseillant à chacun de « guérir en cachette ». Et lorsque tout espoir de guérison est dépassé – situation qui devient fréquente avec l’âge – il faut alors guider la famille vers la morphine à domicile. La morphine reste la plus belle invention de l’humanité et l’anthropologie nous apprend que le domicile a toujours été son principal objectif.

Sans oublier de bien préciser aux proches que « mourir en cachette » est aussi un bon choix qui ne diminue ni la quantité ni la qualité de vie, au contraire.

L’opium étant mentionné dans les papyrus médicaux de l’Egypte pharaonique, la mort pouvait déjà être une chose simple. Alfred de Vigny ne s’y est pas trompé en faisant dire à son Moïse parlant à Yahvé : « Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. »

Il faudrait pouvoir recréer le lien entre morphine, famille et domicile. Auparavant c’était le médecin généraliste. Malheureusement cette profession après avoir été en manque d’autonomie est désormais en manque de candidats.

Adieu sommeil de la terre.

Bibliographie

Cruauté des chiffres de la psychiatrie

8 mai 2022

L’épidémiologie est cruelle pour les psychiatres, ce qui peut expliquer qu’ils ne soient pas férus de chiffres

En Europe, 10% des enfants et 25% des adultes ont un trouble mental. Ces chiffres faramineux peuvent résulter d’une inflation des diagnostics et de modifications sociales. Deux explications qui ne suffisent pas à dédouaner les psychiatres, responsables, au moins, des diagnostics, au mieux, de la prévention.

Les malades mentaux ont une mortalité multipliée par deux, leur perte d’espérance de vie était d’environ 11 ans en 1995, elle est de 14 ans aujourd’hui.

Ne jetons pas trop vite la pierre aux psychiatres, car le recours aux services de santé mentale après diagnostic n’est que de 2% à 18% selon le niveau économique des pays, et de 11% à 60% en cas de grave pathologie.

En revanche, on peut parler d’échec global de la psychiatrie publique face à cette effroyable prévalence des troubles mentaux.

Les abus sexuels dans l’enfance concernent 15 % des filles et 4 % des garçons. Leurs répercussions expliquent une bonne part de cette prévalence. De la même façon, les dépressions et troubles psychiques de la grossesse et du post-partum n’ont pas diminué en 30 ans ; leur répercussion sur la progéniture en explique une autre part. La consommation de cannabis est un facteur de recrudescence des psychoses. Enfin, la prévalence des maladies psychiatriques est fortement corrélée aux inégalités sociales. 

Ces réalités sociétales peuvent-elles servir d’excuse aux psychiatres face au déplorable bilan de leur discipline ? Certes, leur inaptitude à prévenir la maltraitance infantile et les inégalités sociales est partagée par toutes les professions médicales et sociales et leurs administrations.

Cependant, le suicide, unanimement considéré comme signe d’échec en psychiatrie, augmente régulièrement, indépendamment du budget et des effectifs de la psychiatrie. Les troubles psychiatriques n’ont pas diminué malgré la prescription massive de neuroleptiques et autres psychotropes. Curieusement, les institutions psychiatriques n’adoucissent pas les inégalités sociales, comme le montre l’exemple italien. Dans ce pays où la « loi 180 » a conduit à la fermeture de la moitié des hôpitaux psychiatriques, la corrélation entre inégalités sociales et troubles mentaux est la plus faible d’Europe. En psychiatrie, les soins communautaires seraient donc meilleurs que les soins hospitaliers.

Supérieurs ou non, les soins communautaires sont, pour le moins, cacophoniques.  On dénombre plus de 400 professions se réclamant de la psychothérapie, des plus sérieuses aux plus fantaisistes, des plus lucratives aux plus compassionnelles. Le nombre de soignants approche celui des soignés, au grand dam des psychiatres qui se plaignent toujours de leur manque d’effectif.

Conclusion triviale et provisoire : notre cerveau a réussi à comprendre les muscles, le cœur et les reins, mais il ne peut logiquement se « comprendre » lui-même, au sens strictement physique du terme.

Bibliographie

Placebos culturels

27 avril 2022

L’effet placebo est sous-estimé par tous. Par les prescripteurs qui pensent que la chimie est plus puissante que leur charisme. Par les patients qui sont convaincus que la pharmacodynamie est supérieure à leur élan vital. Par les industriels qui, au prétexte d’avoir ajouté une part d’effet pharmacologique, négligent d’évaluer la part de l’effet placebo dans l’efficacité totale de leurs médicaments.

L’effet placebo dépend de l’addition des trois déterminants : autosuggestion, hétérosuggestion et médiateur. L’autosuggestion est liée à l’élan vital du patient, l’hétérosuggestion au charisme du prescripteur. Le plus souvent, ces deux suggestions ont besoin d’un médiateur : le placebo qu’il ne faut pas confondre avec son effet.

Les placebos ou médiateurs des suggestions sont nombreux et divers : granule de sucre, prière, gélule colorée, incantation, piqûre douloureuse ou non, imposition des mains, aimant, puissante chimiothérapie, ampoule dont il faut scier les deux bouts, prix élevé, huile onctueuse, importation illégale, herbe, nouveauté, progrès ou son illusion, participation à un essai, caresse, stéthoscope en bandoulière, blouse blanche, horaire, goût, odeur, etc.

Chacun d’eux étant intimement lié à l’individu et à sa culture. Un cadre supérieur est plus sensible au charisme d’un professeur qu’aux incantations d’un gourou. Un enfant est plus sensible à la main maternelle enduite d’une huile onctueuse, à un sirop ou une ampoule sciable. Un Taïwanais est plus sensible à une injection, alors qu’un Chinois continental préfère une herbe. Un populiste préfère l’importation illégale ou le nombre de clicks. Les gélules blanches sont perçues comme des antalgiques par les blancs et comme des stimulants par les noirs. Inversement les comprimés noirs sont perçus comme stimulants par les blancs et comme antalgiques par les noirs. De façon plus subtile, les couleurs chaudes (rouge, orange, jaune) ont un effet stimulant, alors que des couleurs froides (bleu, vert, violet) ont un effet antidépresseur. L’effet placebo du suppositoire s’est amenuisé, alors que celui de la perfusion ne cesse de progresser, indépendamment du contenu de chacun de ces médiateurs.

Les vaccins n’induisent pas d’effet placebo, car ils sont prescrits à des sujets sans plainte qui n’en attendent rien à court terme. En revanche, ils peuvent induire des effets inverses (nocebo) dans certaines catégories sociales refusant toute forme d’autorité.

Pour la grande majorité des médicaments, l’effet placebo est supérieur à l’effet pharmacodynamique. La médecine moderne se contente de prouver qu’il existe une part d’effet pharmacodynamique sans chercher à savoir si cette part représente 1% ou 60% de l’effet total.

Pour mieux progresser, les essais cliniques devraient inclure quelques éléments d’ethnopsychopharmacologie. Mais peut-on leur demander de s’intéresser à une science au nom aussi barbare, alors que beaucoup d’entre ne prennent pas encore en compte l’âge ou le sexe des sujets ?

Bibliographie

Peste ou choléra

13 avril 2022

On ne peut reprocher à quiconque de méconnaître l’Histoire de l’épidémiologie des maladies infectieuses, car elle n’est enseignée dans aucune école.

À l’heure d’un choix crucial pour notre avenir et surtout celui de nos enfants, on entend souvent des concitoyens dire qu’ils s’abstiendront de voter pour ne pas avoir à choisir entre la peste ou le choléra. Cette expression populaire est née en France au XIX°, alors que la dernière peste de Marseille de 1720 hantait encore certaines mémoires. Chacun croyait en avoir fini avec ce fléau qui durait depuis plus de quatre siècles.

En 1817, le choléra quitte le port de Calcutta, traverse la Russie en décimant les soldats du Tsar et entre en Europe par Berlin où il tue le philosophe Hegel en deux jours, et atteint la France en 1832. Avec les taudis de l’urbanisation galopante, le choléra flambe et ranime l’inconscient collectif de la peste.

Nul ne peut comprendre aujourd’hui ce que pouvait être une maladie qui avait tué 35% de la population européenne en deux ans, alors qu’une maladie qui en tue 0,2% dans le même laps de temps suffit à briser la vie sociale. Nous avons perdu le sens de la nuance en épidémiologie. Mais ceux qui avaient comparé le choléra à la peste avaient déjà commencé à le perdre, car ces deux épidémies sont peu comparables. D’abord sur les chiffres, puisque chacune des épidémies de choléra a tué 1 à 3% de la population en Europe, soit 30 fois moins que la peste. Ensuite sur les moyens de lutte. Dès les premières épidémies, en 1854, le médecin anglais John Snow effectua un travail épidémiologique historiquement remarquable qui permit de comprendre le mode de transmission de la maladie par l’eau contaminée. Dès lors, la prévention par l’hygiène devint relativement compréhensible par tous, et il n’a fallu que quelques années pour venir assez rapidement à bout des nouvelles épidémies. Les épidémies de choléra en Europe ont duré un demi-siècle contre les quatre siècles des épidémies de peste.

Bref, si le choléra a logiquement réveillé des peurs ancestrales, il n’est en rien comparable à la peste et le dicton du choix entre peste et choléra a perdu presque toute sa substance.

Je concède qu’utiliser la médecine et l’épidémiologie pour s’immiscer dans la politique puisse être critiquable. Mais nul ne contestera qu’aucune science, ni aucune pratique ne peuvent s’abstraire totalement de la politique.

En conclusion, que ceux qui veulent s’abstenir par hésitation, choisissent le choléra sans aucune hésitation. C’est, de très loin, le moins pire des deux, d’un facteur que l’on peut quantifier de trente à cent… Voire plus…

Références

Modèle de l’antibiorésistance

9 avril 2022

La résistance à la pénicilline était identifiée en laboratoire en 1940 avant même sa commercialisation en 1943. Mais ce médicament miraculeux a empêché la mort par septicémie après les blessures de guerre et il a neutralisé la syphilis, sans compter quelques autres miracles en pédiatrie et pneumologie.

Après avoir enfin compris que l’antibiorésistance était un processus lié aux lois de la sélection naturelle, donc inévitable, on a commencé une course aux armements entre bactéries toujours plus résistantes et antibiotiques toujours plus puissants. Chaque camp a gagné des batailles, mais il a fallu plus d’un demi-siècle pour admettre la supériorité définitive des bactéries et proposer de nouvelles stratégies.

Interdiction des antibiotiques dans l’élevage, diminution de la consommation médicale, avec le fameux slogan « les antibiotiques c’est pas systématique ». Rien n’y fit, malgré quelques pauses, la consommation s’est accrue. Les miracles ont la vie dure dans nos processus cognitifs.

Les dégâts ont été considérables à l’hôpital et en chirurgie, avec les maladies nosocomiales dont le coût et la mortalité ne cessent d’augmenter. On compte des centaines de milliers de morts annuelles rien que pour la diarrhée à clostridium. 

En ultime recours, on a procédé à des études cliniques mieux contrôlées. Permettant ainsi de prouver l’inutilité des antibiotiques dans les angines (même à streptocoques), les bronchiolites, la majorité des maladies respiratoires, les infections urinaires, l’acné. On a montré la dangerosité de leurs excès dans les services de néonatologie ou dans la prévention des complications des viroses saisonnières. Certains ont suggéré de ne plus les prescrire dans l’ulcère de l’estomac où la résistance est encore plus forte. On a même définitivement détruit le dogme de la prise obligatoire de toute la boîte. Oui, on ne peut prendre qu’un ou deux comprimés, et seulement pendant un jour dans de nombreux cas, mêmes graves.

Des hôpitaux ont essayé la suppression totale d’un type d’antibiotique pendant 6 mois ou un an, révélant une baisse de l’antibiorésistance à la reprise… Trop brève hélas.

On a compris que les antibiotiques dans l’enfance sont la première cause de la recrudescence des maladies allergiques et de plusieurs maladies auto-immunes de l’adulte.

Aujourd’hui, l’antibiorésistance est considérée comme un problème majeur de santé publique. Peut-être à tort. D’une part, quelques décisions peu coercitives pourraient limiter massivement la consommation d’antibiotiques. D’autre part, la menace pèse peu sur le grand public, l’antibiorésistance est surtout un frein à la chirurgie complexe et à la protection des personnes fragiles hospitalisées. En bref, à ce qui fait la modernité de la médecine.

L’histoire de l’antibiorésistance fournit ainsi un modèle original de réflexion en écologie politique. La méconnaissance et le mépris des lois de l’évolution ont conduit à ralentir notre maîtrise sur la biologie humaine. Une forme d’autorégulation.

Bibliographie