Une impossible aumône

7 avril 2021

Chaque année, en France, 15 000 tonnes de  médicaments non utilisés sont rapportées aux pharmaciens. Cela ne représente que 40% du gaspillage, les 60% restant s’accumulent dans les placards à pharmacie des particuliers ou terminent dans leur poubelle. Soit un total de 37 000 tonnes de médicaments qui s’ajoutent aux autres nuisances chimiques. En estimant à 60 gr le poids moyen de chaque boîte,  tube ou flacon, et à 10 € son prix moyen, le gâchis est de 6 milliards d’euros.

Par ailleurs, la consommation totale de médicaments dépasse les 60 milliards d’euros. En comparant les prescriptions entre  pays, et en évaluant le poids de la pathologie iatrogène, on peut affirmer que dans notre pays, plus de la moitié des prescriptions sont inutiles, abusives ou dangereuses.

Ainsi, les 6 milliards d’euros qui finissent à la poubelle ou dans les incinérateurs ne sont rien en regard des 24 milliards qui trouent les estomacs, détruisent les reins et le foie, provoquent des addictions, des chutes, des fractures, des comas, des suicides, des homicides et autres effets secondaires mineurs plus volontiers inscrits sur les notices. Il est beaucoup plus difficile d’évaluer le coût des réparations de cette iatrogénie.

En santé publique, on essaie parfois d’évaluer le coût d’une année/qualité de vie gagnée. Par exemple, la scolarisation des filles en Afrique est le meilleur rapport entre l’argent investi et le gain d’années/qualité de vie (AQV). À l’autre extrémité se trouvent les chimiothérapies en cancérologie qui ont un piètre rapport. Plus récemment, tous les coûts additionnés de la crise du Covid dépassent les 500 milliards pour un très faible gain global en raison de l’âge des victimes. On peut aisément imaginer qu’après l’accalmie qui permettra des comptes plus sereins, aucun pays ne pourra jamais investir de montants supérieurs par AQV.

Par contre, nous pourrions avoir des rendements bien meilleurs que celui de la scolarisation des filles en Afrique, en économisant tous les milliards de la gabegie médicamenteuse, puisque le coût serait négatif pour un appréciable gain d’AQV.

Cette dialectique comptable est bien austère et ces centaines de milliards me donnent le tournis. J’imagine que ces chiffres sont encore plus vertigineux pour ceux qui comptent chaque centime d’euro en fin de mois. Une idée serait de leur donner en argent les sommes qu’on ne leur donnerait pas en médicaments destinés à soigner leurs carences, leurs fatigues et leurs dépressions. J’ai tout à fait conscience de la loufoquerie et de l’utopie de ce propos. Car en leur donnant ces médicaments labellisés par l’académie, on leur fait honneur, alors qu’une aumône les humilierait.

Le soin est toujours plus noble et plus majestueux, tant pour celui qui donne que pour celui qui reçoit, même quand il dégrade la santé.  

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Ce sont toujours les jeunes qui tombent

30 mars 2021

Pendant des siècles, les civilisations se sont façonnées sur une économie guerrière. Conquérants, seigneurs, tyrans et élus de dieu ou des urnes ont toujours sacrifié leur jeunesse ; la seule façon d’échapper à l’un était d’aller se battre pour un autre.  Ces jeunes combattants n’ayant pas eu encore assez de temps pour des opportunités nuptiales, en cas de victoire, le viol assurait la survie de leur gènes, entraînant hélas une sélection positive des traits de guerrier. Cercle vicieux de l’économie de guerre. La victoire octroyait aussi la richesse permettant la fabrication d’armes de plus en plus sophistiquées pour de plus considérables hécatombes juvéniles. C’est à moins de 20 ans que l’on tombait pour Alexandre, la moyenne d’âge des grognards de Napoléon était de 22 ans, et la chair à canon des plages de Normandie avait la même fraicheur.

Mais lorsque les champs de bataille sont devenus mondiaux et que la puissance des armes les a rendues moins discriminantes, les femmes aussi ont succombé ainsi que leurs enfants, diminuant d’autant la production de guerriers. Plus qu’un péril démographique – il a fallu trente ans pour compenser les pertes de 14-18 – c’était devenu un péril d’espèce. Alors, la guerre a progressivement changé de champ de bataille, elle s’est déplacée dans les manufactures, elle est devenue économique. Mais l’âge des combattants a peu varié, ce sont toujours les jeunes qui mouraient au fond des mines, des fonderies et des tréfileries. Ils commençaient souvent plus tôt, mais ils mouraient plus lentement, leur laissant le temps d’une procréation plus paisible et moins sélective que celle du viol.

Comme sur les champs de bataille où la chirurgie les réparait pour le combat, la médecine les a accompagnés pour une meilleure productivité. Mais la médecine a fait beaucoup mieux que cela, elle a combattu les maladies infectieuses, qui tuaient aussi les plus jeunes. Chaque nouveau-né pouvait désormais éviter la mort par la guerre, les diarrhée ou la tuberculose. Même les usines s’amélioraient et de nouvelles lois en interdisaient l’accès aux enfants. Chaque jeune pouvait alors espérer devenir aussi vieux que ceux qui avaient échappé à la conscription, à la syphilis et à la silicose.

Ne plus voir mourir les jeunes était une véritable révolution culturelle, on allait progressivement devoir s’habituer à ne voir mourir que les vieux. On peut utiliser différents qualificatifs pour ce progrès, social, politique, scientifique, médical, technologique, moral ; on peut même se passer totalement d’épithète.

Mais le besoin de conquêtes, de marchés et de progrès n’a jamais quitté notre espèce. Il apparaît qu’à chaque nouveau problème économique ou drame sanitaire, on sacrifie encore les jeunes, selon notre plus tenace et plus vieille tradition.

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La médecine n’a pas de projet social

24 mars 2021

Que les soignants submergés par leur altruisme, les médecins obsédés par la norme biologique et les chirurgiens maniaques de la survie ne soient pas choqués si je prétends que la médecine n’a plus de projet social ; cette assertion n’enlève rien à leur humanité et à leurs compétences.

Dès ses origines, la médecine s’est structurée sur des demandes individuelles et des réponses à l’urgence. Sa temporalité s’est allongée avec l’idée de santé publique et l’hygiénisme du XIX°. La santé des travailleurs, la protection maternelle et infantile et les vaccinations sont devenues les sujets régaliens de la prévention. Cette vision a plus long terme a également gagné l’urbanisme, l’architecture et l’économie ; on appelait cela le progrès social.  

Aujourd’hui, le court-termisme est devenu la norme, tant dans le monde politique que dans celui des affaires, mais on était en droit d’attendre que la médecine y échappe, avec l’idée d’une survie plus égalitaire des individus et plus harmonieuse des populations de notre espèce. Il n’en est rien, hélas.

L’allocation d’énormes ressources de temps et d’argent à des réanimations et chimiothérapies qui ne produisent que des gains infimes de quantité et qualité de vie grèvent d’autant les ressources que l’on peut allouer à des personnes plus jeunes, à des soins plus productifs, à la prévention et à l’éducation sanitaire. La médecine n’a pas été épargnée par le grand courant des années 1970 qui a conduit à la domination du marché sur la politique ; l’allocation des ressources est décidée quasi exclusivement sur le retour financier espéré. Le paludisme et la tuberculose intéressent moins que la maladie d’Alzheimer ou la greffe cardiaque.

Dans d’autres registres on fait du dépistage anténatal pour éviter les malformations mais on réanime les prématurés jusqu’à des limites où le risque de handicap devient extrême. La médecine répond aux demandes de couples stériles jusqu’à 45 ans, et se soumet aux demandes d’IVG à 25 ans pour convenance. Elle prescrit la pilule à des nullipares jusqu’à 40 ans et leur propose la PMA pour la stérilité quasi-physiologique qui suit cette contraception. Les progrès de l’obstétrique, césariennes, déclenchements et anesthésies ont outrepassé les besoins jusqu’à oublier que l’accouchement concerne aussi les générations futures.

La médecine prescrit des psychotropes sans s’étonner de l’inflation des diagnostics psychiatriques, des antalgiques sans se préoccuper de l’addiction. La chirurgie plastique et la dermatologie négligent la disgrâce pour d’illusoires cosmétiques au risque de chambouler la sociologie de la séduction.

On me rétorquera que l’eugénisme était un projet social et que la thérapie génique en est un autre. C’est vrai. Alors contentons-nous d’admirer les progrès passés de la médecine et acceptons que cette activité humaine ne puisse, à son tour, échapper à la domination du marché et du court-termisme.

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Collusion de l’anonymat

3 mars 2021

Depuis un siècle, l’accumulation des connaissances théoriques et des progrès technologiques ont profondément modifié la pratique médicale, non pas tant par la quantité de savoir que par la nécessité de le partager entre plusieurs décisionnaires. Là où un seul médecin ou chirurgien suffisait à la décision clinique, il en faut désormais plusieurs, de multiples spécialités, chacune régie par des strates de techniciens et d’administrateurs, et contrainte par des procédures et des codes de plus en plus formels.

 Le principal effet indésirable de cette complexification est la dilution des responsabilités, voire leur disparition. C’est ce que Balint nommait la « collusion de l’anonymat » dans le monde hospitalier et que Howard nomme « rule of nobody » dans d’autres domaines d’activité. Ces mille-feuilles administratifs et procéduraux peuvent paralyser l’action jusqu’à gommer les progrès qui les avaient générés, ou inversement, s’emballer jusqu’à provoquer  une « avalanche où aucun flocon ne se sent jamais responsable », selon l’aphorisme  de Jerzy.

Mais en médecine, les avalanches ne sont jamais aussi spectaculaires que dans le bâtiment ou l’aéronautique. S’il suffit d’un crash aérien ou d’un écroulement pour discréditer un avion ou bannir un constructeur, il faut mille morts pour suspecter un médicament, des millions d’inefficiences pour abandonner une stratégie. Cette différence tient à la lubrification permanente des rouages sanitaires par des arguments d’ordre éthique.

L’échec relatif des coûteuses chimiothérapies anticancéreuses est masquée par l’impératif démagogique des plans cancer. L’augmentation des douleurs chroniques et des addictions par échecs successifs des antalgiques sont dissimulés derrière l’empathie due aux gémissements. Les dépistages semblent si intuitivement nécessaires aux profanes que leur inutilité ne peut même plus être envisagée par la recherche.

Lorsque l’académisme médical n’arrive plus à évaluer le coût social et financier de chaque minute de vie gagnée, il rejoint l’obscurantisme qu’il prétend combattre.

Et si nous acceptons avec cynisme de considérer que le marché sanitaire a désormais beaucoup plus d’importance que la réalité clinique, il faut tout de même reconsidérer cette position à l’aune de la nouvelle épidémie. Ce marché de la santé représente déjà plus de 11% du PIB des nations qui ne subissaient pas ou très peu la pression parasitaire. La démission clinique et la dilution des responsabilités conduisent à des décisions qui, détruisant des pans entiers de l’économie, vont augmenter mathématiquement la part relative du marché de la santé.

Alors que cette épidémie épargne nos forces vives, les sujets médicaux occupent la majorité du temps des médias et des ministères. On se demande qui sera capable, demain, de trouver le modèle économique qui pourra alimenter cette dispendieuse machine sanitaire…

Nos enfants paieront… Le masque est le premier bâillon pour qu’ils se taisent.

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Cibler le syndrome de sevrage

19 février 2021

Fut un temps où le marché consistait à fournir aux clients ce dont ils avaient besoin pour survivre. Le marketing a pris son essor lorsque l’offre a dépassé la demande, son art fut d’élargir le domaine de l’indispensable. Couteau à beurre, ouvre-boîte électrique, bas-résille, rameur d’appartement, voyage organisé ou vidéo-surveillance sont alors devenus nécessaires. Mais devant nos caves et greniers, saturés d’objets nécessaires, rapidement destitués et jamais renouvelés, les experts de la mercatique ont dû innover pour parvenir à des nécessités irréversibles. Cibler l’addiction et le syndrome de sevrage devenait le but suprême.

L’abandon de la trottinette électrique ne dérègle pas la physiologie, celui de la montre connectée ne perturbe pas l’équilibre psychique. Inversement le sevrage des jeux-vidéo ou des benzodiazépines peut être douloureux ou dangereux. Tabac, alcool, bombons et sodas avaient déjà usé des rouages mercatiques de l’addiction, sans génie et sans gloire.

La palme revient à la pharmacie qui a su générer des syndromes de sevrage où nul ne les attendait. Nous connaissons bien les dégâts des opiacés que l’angélisme du soin a cru non addictogènes. Plus subtile est la dépendance aux somnifères et tranquillisants qui est passé d’un mois avec les barbituriques à moins de deux semaines avec les benzodiazépines.

Le syndrome de sevrage aux antidépresseurs de type ISRS est beaucoup plus raffiné, leur manque ne provoque aucun trouble physiologique, mais leur arrêt majore les angoisses, et l’état psychique devient pire que celui qui avait motivé la prescription : preuve irréfutable qu’il fallait bien en prendre. Aucun vigneron n’aurait osé dire que le vin est le meilleur traitement du delirium tremens.

Plus machiavéliques sont les antiacides gastriques dont l’arrêt provoque un rebond acide, ou les statines dont l’arrêt majore le risque cardio-vasculaire que l’on voulait éviter. Autant de preuves de leur nécessité ! Les antimigraineux transforment les céphalées aigues en céphalées chroniques, donc à plus de dépendance. Devant la menace des thérapies comportementales, bien plus efficaces, les marchands essaient de capter une clientèle de plus en plus jeune, jusqu’à suggérer la prescription d’antimigraineux en cas de pleurs incessants du nourrisson, car ces coliques ont une corrélation avec la migraine chez l’adulte. Aucune loi n’oblige la notice des médicaments à préciser que le pire des effets indésirables est de commencer…

Commencer le plus tôt est le mieux, les embryons et les fœtus sont les plus captifs, quand leur mères sont traitées ils font des syndromes de sevrage aux psychotropes après la naissance et deviennent les meilleurs candidats pour de futures dépendances pharmacologiques. Mercatique transgénérationnelle à laquelle ne peuvent même plus rêver les marchands d’alcool et de tabac. Heureusement que le cannabis thérapeutique va pouvoir enfin régler tous ces problèmes, comme le dit la publicité.

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Plusieurs fois cinq ans

4 février 2021

Les lois de la sélection naturelle sont si simples qu’un enfant de 5 ans peut les comprendre. Qu’on m’amène alors un enfant de 5 ans, aurait répondu Groucho Marx. Pourtant beaucoup d’adultes, même savants, oublient que le hasard est le premier élément de ces lois. Il est erroné de dire que les éléphants d’Afrique ont des défenses de plus en plus courtes pour échapper aux trafiquants d’ivoire. Non, l’évolution n’a ni stratégie ni finalité, elle n’est pas téléologique, pour employer un gros mot. Le hasard des mutations fait varier la longueur des défenses et ceux qui ont les plus courtes défenses échappent plus souvent aux massacres et augmentent d’autant leurs chances de reproduction, donc leur nombre relatif.

Les virus sont beaucoup plus petits que les éléphants, les enfants de 5 ans peinent à comprendre qu’ils répondent pourtant aux mêmes lois. Parmi toutes les caractéristiques des éléphants, l’ivoire est celle qui intéresse le plus l’homme. Parmi toutes celles du virus, seules deux nous intéressent : la virulence et la contagiosité. Allez savoir pourquoi !

Si les éléphants se suffisent à eux-mêmes pour se reproduire, les virus en sont incapables, c’est pour cela que la contagiosité est le meilleur moyen d’augmenter leur progéniture. Je sens qu’un adulte attentif va en profiter pour me dire que la reproduction est donc une finalité de l’évolution. Comme je n’oserai pas lui répondre que c’est juste une caractéristique de la matière vivante, de guerre lasse, je lui dirai que je suis d’accord. Donc le virus se fout de sa virulence, seule sa contagiosité importe pour sa reproduction. La virulence n’est pas une bonne chose, car elle est aussi visible que les défenses pour un éléphant. La contagiosité c’est le Graal.

Revenons donc au hasard des mutations. Virus ou éléphants, l’aléa est toujours le même, Si une mutation rend un virus plus virulent, il se reproduira moins que les plus discrets, au mieux, son hôte s’immobilisera au fond de son lit, au pire, il mourra avec son hôte. Adieu la contagion. Ça, un bon nombre d’adultes l’on déjà compris. Bravo !

Imaginons maintenant qu’une mutation augmente la contagiosité, ce ne sera qu’un léger avantage pour un virus très discret, mais l’avantage sera plus important pour un virus moins discret dont les hôtes font tout pour limiter la propagation. Ainsi, dans le cas où il y a de fortes barrières à la contagion, les mutants les plus contagieux ont moins de concurrents et plus de chance d’accès à la reproduction.  Il faut juste espérer qu’une mutation de majoration de la virulence ne se produise pas chez un de ces mutants sélectionné par nos gestes barrières.

Ce ne serait même pas une vengeance contre ceux qui veulent le contrarier, ni un caprice ; ce serait juste l’évolution qui optimiserait sa reproduction. Cela est plus difficile à comprendre, même par ceux qui ont plusieurs fois 5 ans.

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Irrémédiable immunosénescence

28 janvier 2021

Certains d’entre vous l’ont remarqué, lorsque les années s’accumulent, l’aspect de la peau se modifie. Diminution progressive des fibres élastiques, de l’acide hyaluronique, des cellules souches et des divisions cellulaires. Sans savoir tout cela, les plus ignares en biologie peuvent évaluer l’âge d’une personne avec un risque d’erreur de moins de 10% rien qu’en regardant son visage.

Au niveau des cartilages, des tendons et des muscles, les mêmes dégradations cellulaires se produisent accompagnées des douleurs et ankyloses diverses qui rythment la vie des séniors. 

Aucun système, aucun organe, aucune muqueuse n’échappe à cette dégénérescence. La sénescence des cellules est irrémédiable, car les processus physiologiques qui la sous-tendent permettent aussi de protéger les jeunes cellules contre les tumeurs. Entre prolifération cellulaire infinie et vieillissement cellulaire, la nature a trouvé un compromis pour éviter que nos organismes multicellulaires ne se transforment en énormes cancers.

C’est probablement parce que la dégradation du système immunitaire est moins visible que celle de la peau ou des cartilages que certains esprits frustes ont pensé pouvoir vacciner jusqu’à des âges canoniques contre les maladies qui tuent à ces âges-là. Force est de constater que le système immunitaire n’a pas miraculeusement échappé aux processus de la sénescence, puisque les vaccins faits aux enfants entraînent la suppression définitive des maladies visées, alors que la vaccination antigrippale ciblant les personnes âgées n’a pas beaucoup modifié le profil épidémiologique de cette maladie. Moi qui suis pourtant un inconditionnel défenseur de la vaccination, je m’étonne de cet acharnement annuel, sur un système immunitaire plus vieux d’un an à chaque fois.

Une solution, d’élégance incertaine, est de vacciner les enfants contre des maladies qui ne les tuent pas, pour empêcher ces maladies d’atteindre le séniors. Certains le proposent déjà pour la grippe et le SarsCov2.

Il existe actuellement plus de 300 vaccins à l’étude, certains contre des cancers, d’autres contre l’Alzheimer, la schizophrénie ou le tabac. Véridique !

Il serait cocasse de vacciner contre des cancers, des personnes âgées qui ont précisément atteint un grand âge car leurs processus de sénescence ont bien fonctionné et les ont protégées contre ces mêmes cancers. Vacciner les enfants contre ces cancers risquerait de provoquer un conflit avec leurs indispensables processus de sénescence. Vacciner des immunosénescents contre la maladie d’Alzheimer serait aussi ubuesque que d’en vacciner des enfants. Enfin, je reste pantois devant ceux qui pensent pouvoir éradiquer les maladies infectieuses qui tuent en fin de vie.  

Je pressens confusément qu’il va nous manquer de moyens pour contrôler les critères d’évaluation, les conflits d’intérêts et les objectifs de ces études et projets vaccinaux qui luttent conjointement, et sans concertation, contre la sénescence,  les cancers et les maladies infectieuses.

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Épiques équipées coronaires

20 janvier 2021

Le cœur des humains semble trop gros pour les fines artères chargées de l’irriguer. Ces artères coronaires se révèlent aussi très sensibles au stress. Elles s’encrassent plus vite que les autres et sont particulièrement sensibles aux milles poisons du tabac.

Les ennuis que cause cette singulière tuyauterie ont incité les cardiologues à la déboucher, réparer, dilater, remplacer, récurer. Cette logique plombière est conforme à celle de leurs patients qui, pour déboucher leur lavabos, utilisent la ventouse ou la soude selon leur sensibilité mécaniste ou chimiste.  

Certains chirurgiens ont osé remplacer les coronaires par des artères mammaires, plus grosses, donc supposées plus efficaces. D’autres, plus aventuriers, les ont ouvertes pour les râcler. Dans les années 1960, elles ont été remplacées par des veines, étrange idée, car les veines sont dépourvues des muscles nécessaires au maintien d’une pression efficace.

Toutes ces chirurgies lourdes nécessitaient une circulation extracorporelle. L’exploit technique masquait les maigres résultats sur l’espérance de vie.

Cette médiocrité a enfin été dénoncée lorsque les progrès de la miniaturisation ont permis d’aller fouiller dans les artères coronaires sans ouvrir le thorax. En 1977, un médecin eut l’audace de dilater une coronaire en gonflant un ballonnet fixé sur un cathéter. Idée saugrenue qui révolutionna la chirurgie coronaire, la faisant passer de la barbarie à l’orfèvrerie. Changement de statut qui a donné des ailes aux cardiologues et à leurs patients, sans jamais entamer leur logique plombière…

Les innovations se sont succédé à un rythme de paradis. On a remplacé le ballonnet par de petits ressorts (stents). Double avantage, pour les patients dont l’artère restait dilatée et pour les fabricants de cet acier inoxydable facturé à cinq millions d’euros le kilo. Puis, constatant que ces stents se rebouchaient presqu’autant que les artères, on les a enduit de produits chimiques pour limiter cet encrassement secondaire. On parla de « stents actifs », dont le coût, cinq fois plus élevé, se justifiait par l’alliance entre mécanique et chimie, conciliant les adeptes de la ventouse et ceux de la soude. Hélas, tout cela modifiait peu la mortalité coronaire. Aujourd’hui des armatures résorbables ont remplacé l’acier permettant de rendre, à terme, sa virginité morbide à l’artère coronaire.

Les cardiologues pourraient avec raison juger mes sarcasmes injustes. Qui ne tente rien n’a rien. Ces merveilles de technologie imposent le respect, et leur effet placebo sur les chirurgiens se répercute logiquement sur leurs patients. Mais comme je tiens à mon esprit critique autant qu’à mes coronaires, maintes publications m’ont confirmé que la chirurgie coronaire est une coûteuse futilité en termes de gain de quantité/qualité de vie.

Enfin, un ami cardiologue m’a confié que la suppression du tabac et des sofas est bien plus efficace, mais que sans eux, il serait au chômage.

Il m’a fait promettre de ne pas le répéter.

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Je suis un virus

11 janvier 2021

Il est difficile de se mettre dans la tête des virus : ils sont les plus éloignés de nous dans la généalogie du vivant et n’ont pas de tête. Néanmoins, ils répondent comme nous à la première loi de l’évolution : se reproduire et diffuser. Sur ces deux points, nous sommes experts parmi les vertébrés, ils le sont parmi les microorganismes. Notre supériorité est l’autonomie reproductrice, alors qu’eux dépendent d’un hôte pour se reproduire. L’évolution a compensé ce handicap majeur des virus par de multiples avantages patiemment sélectionnés, comme s’ils avaient finalement une « petite tête » dans laquelle je vais tenter de m’immiscer.

Je suis un virus. Mon hôte est tout pour moi : transport, nid, garde-manger, diffusion de ma progéniture. Je dois le chérir, le respecter, voire l’assister ou le protéger de mes méchants concurrents. Ma réussite est totale lorsque mon hôte arrive à ignorer ma présence. Je dois bien choisir l’espèce à coloniser, certaines m’éliminent vite, d’autres comptent trop peu d’individus – les ours blancs risquent d’être une impasse pour ma progéniture. La virulence est la pire des stratégies, car la mort de l’hôte signe la mienne. Je peux me permettre d’être virulent avec les bactéries, car elles se reproduisent souvent avant que je les tue. L’idéal est de coloniser plusieurs espèces, mais c’est ardu. Je sais utiliser les comportements de mon hôte au profit de ma diffusion. Les copulations des mammifères sont un excellent passeport d’un individu à l’autre. Le sang peut être utilisé chez les animaux qui se mordent, ou la peau chez ceux qui s’entassent dans la même niche.

Homo sapiens est le diffuseur idéal : des milliards d’individus qui se frottent à toutes les espèces et se mélangent de mille façons. Chez lui, je dois éviter les symptômes trop visibles qui le conduisent à se réfugier au fond d’un lit, gênant ainsi ma diffusion. Il a aussi ajouté des armes techniques à son armada immunitaire. Je dois alors savoir profiter des symptômes que j’ai parfois provoqué, malgré moi. La toux a longtemps été ma meilleure alliée pour passer d’un homme à l’autre. Mais maintenant qu’ils sont très nombreux et ne cessent de bouger, leur peau et leur respiration suffisent à garantir mon avenir sur toute la planète. Hélas, la discrétion devient difficile, car ils sont de plus en plus vigilants. J’ai beau sélectionner les moins virulents de ma progéniture, épargner leurs embryons et leurs enfants, les hommes cherchent maintenant à me détecter même quand ils n’ont pas de symptômes. Ils ont désormais des comportements imprévisibles, comme cesser de bouger, de se réunir, de se toucher ou de parler, jusqu’à bouleverser dangereusement leur écologie comportementale.

J’ai déjà commencé à sélectionner mes descendants les plus contagieux et ceux qui peuvent échapper à leurs tests. Mais la route sera longue, car les hommes vont jusqu’à accuser injustement ceux d’entre mes frères qui se sont malheureusement fourvoyés chez un mourant ou un hôte sans avenir.

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Le babouin de Buffon

1 janvier 2021

L’Histoire des sciences de l’évolution cite toujours l’impétueux Lamarck et le méticuleux Darwin, mais elle oublie souvent le pragmatique Buffon, véritable précurseur de la modernité dans les sciences de la vie et de la terre. Premier naturaliste à oser affirmer que les espèces se transformaient, il est aussi celui qui les a définies selon le critère unique de réussite de la reproduction. La définition d’une espèce comme un ensemble d’individus interféconds est toujours d’actualité. Écologue, avant l’heure, il a noté le rôle des oiseaux dans la dispersion des graines.

Buffon était convaincu que la Terre ne s’était pas transformée par une suite de catastrophes géologiques, comme on le croyait alors, mais que sa transformation était lente et graduelle. Il a suggéré, le premier, une possible dislocation et dérive des continents. Comme il possédait une forge, il a évalué l’âge de la Terre à près d’un milliard d’années, en extrapolant à partir du temps de refroidissement d’une boule de métal chauffé au rouge. Pour lui, le temps était le « grand ouvrier de la Nature ». Mais, pour la Monarchie et l’Église, l’âge officiel de la Terre était de 6000 ans, il n’osa donc pas publier ses travaux par crainte de perdre les subsides de ses protecteurs conservateurs et religieux.

Son plus grand talent a été celui de vulgarisateur. Ses 36 volumes de l’Histoire naturelle sont incontestablement le premier grand ouvrage de vulgarisation. Ses pairs lui ont reproché d’avoir trop voulu plaire au grand public. Il en est ainsi de certains chercheurs qui confondent rigueur et austérité. C’est pourtant grâce à Buffon que sont nées de nombreuses vocations de chercheurs et que les souverains du monde entier ont financé le Muséum d’Histoire naturelle de Paris dont il fit le plus beau musée de son époque et le plus dynamique centre d’enseignement et de recherche en sciences de la vie.

Sa seule « erreur » a été de refuser une quelconque parenté entre l’Homme et les animaux. Il a pourtant enfreint cette règle au moins une fois d’une amusante manière. Ruiné par le gestionnaire de sa forge, il dut passer par des bailleurs de fonds pour financer ses recherches. L’un d’entre eux, un soyeux lyonnais, nommé Babouin, lui intenta un procès pour le remboursement de ses créances. Il s’est vengé dans la rédaction de son Histoire naturelle, en donnant le nom de « babouin » au singe cynocéphale que chacun connait, et il en fit une description abominable. Les naturalistes ignoraient alors la pratique de l’infanticide chez certains mammifères et primates. Or le babouin est l’une des espèces ou l’infanticide pour soumettre les femelles est un comportement fréquent. Si Buffon l’avait su, ne doutons pas que sa description eut été encore plus abominable.

Comme les croyances religieuses ou les soumissions politiques, les problèmes financiers peuvent pervertir la science. Buffon, qui refusait toute ascendance commune entre hommes et singes, a fait descendre le babouin d’un soyeux lyonnais !

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