Imprudence clinique

3 février 2023

L’intelligence artificielle (IA) est médiatisée comme une révolution. Les calculatrices de poche des années 1960 n’ont pas été commentées avec la même béatitude alors qu’elles étaient un premier miracle de l’IA, capables de faire mieux et plus vite que nous toutes les opérations mathématiques. Je ne peux plus m’en passer et je dois avouer que mon stylo sait encore effectuer les 4 opérations de base, mais ne sait plus extraire une racine carrée.

Depuis que l’échographie me donne la position du placenta et du bébé, mes mains ont perdu leur habileté obstétricale. Je fais une IRM cérébrale dès l’apparition du premier signe clinique neurologique. Cela me désole un peu, mais le progrès m’émerveille, il m’époustoufle. Si j’étais en fin d’études aujourd’hui, je me spécialiserais dans le décryptage génétique des maladies rares ou la radiologie interventionnelle et j’éviterai prudemment la traumatologie, la médecine environnementale, l’anesthésie, la psychiatrie ou encore la gériatrie. 

L’acquisition de mon premier dermatoscope a diminué mon inquiétude devant les suspicions de mélanome. Et lorsque j’étais trop inquiet, je demandais l’avis du dermatologue qui en avait vu cent fois plus que moi : sa base de données cérébrale était supérieure à la mienne. Aujourd’hui, la base de données du dermatologue est dérisoire comparée à celle de l’IA ; je n’ai plus besoin de lui, une photo avec mon smartphone me suffit. Cependant, je m’inquiète à nouveau, car si le dermatologue perd aussi son expertise, il ne pourra plus contrôler mon smartphone.

C’est ma seule véritable inquiétude. Qui contrôlera l’IA ? Les marchands ou les experts. Quelle intelligence artificielle nous dira s’il est vraiment utile de dépister les mélanomes ? De fanatiques transhumanistes ou de sages experts qui en constatent déjà l’inutilité.

Je crois connaître la réponse. Lorsque les essais cliniques ont été labellisés dans les années 1960, les institutions n’ayant rapidement plus eu les moyens d’en assurer la charge financière, les industriels en ont pris le monopole. Ce sont eux qui détiennent désormais les bases de données et les moyens de les exploiter. Mais tout est pour le mieux, car leurs clients occidentaux n’aiment pas la clinique des signes, ils aiment la thérapeutique, ils n’aiment pas le temps de l’indétermination.

L’IA ne sait pas encore que l’imprudence est une vertu clinique, que l’observation patiente et inopinée reste un excellent moyen d’améliorer la connaissance de l’histoire naturelle des symptômes, des maladies et de leurs porteurs.

La meilleure décision thérapeutique est celle qui repose à la fois sur les données de la science, le pragmatisme des patients et la connaissance irrationnelle et toujours imprudente des soignants.

L’IA sera toujours meilleure que les médecins pour le diagnostic du mélanome et la surveillance d’un traitement par insuline ou anticoagulants. Pour le reste, les bases de données devront intégrer le pragmatisme et l’irrationnel… Attendons encore un peu… 

Références

D’un mab à l’autre

24 janvier 2023

Dans les années 1940, la synthèse des alcaloïdes a ravivé la pharmacologie et fait croire que l’on pourrait circonvenir tous les symptômes et maladies. Ces médicaments sont encore très nombreux, mais leur vertu commerciale a depuis longtemps dépassé leur efficacité thérapeutique.

Aujourd’hui, l’engouement se porte sur les anticorps monoclonaux développés à partir des années 1980. Ils sont très nombreux, et l’on peut les reconnaître à leur dénomination commune internationale qui se termine toujours par « mab » (Monoclonal AntiBody). Ils ont été proposés initialement en cancérologie avec quelques résultats sporadiques de faible rentabilité sanitaire. Ils ont été logiquement testés en infectiologie et la Covid19 leur a donné une grande visibilité malgré leur médiocrité clinique.

Malgré cet écart difficile à combler entre l’espoir théorique et la dure réalité clinique, restons positifs et encourageons la recherche autour de ces « mab ». Hélas, ils sont désormais proposés dans les indications les plus farfelues avec une grossièreté dont seul le commerce est capable.

L’aducanumab avait été proposé en 2021 pour traiter la maladie d’Alzheimer à grand renfort de publicité avec la complicité coutumière des médias. Le principe était d’une stupidité qui laisse pantois, consistant à détruire les protéines beta amyloïdes qui s’accumulent dans le cortex, et dont on ignore si elles sont cause ou conséquence de la maladie, voire corollaires de la sénescence. Devant son coût exorbitant pour un rapport bénéfices/risques négatif, le médicament a été soit retiré soit refusé par la plupart des ministères.

Mais les industriels sont tenaces, et comme personne n’a trouvé plus séduisant que ces plaques amyloïdes pour séduire les médecins et obtenir l’agréement des autorités, ils viennent de proposer un nouveau « mab », le lecanemab. Grâce à une publication dans le NEJM (New England Journal of Medicine) qui est le tabloïd de l’industrie pharmaceutique, ils espèrent obtenir une autorisation, surtout en prévention, car la clientèle angoissée à la moindre perte de mémoire est immense. Il suffirait de tenir un an avant l’évidence de son inefficacité clinique pour avoir un retour confortable sur investissement.

Tout l’enjeu est là : tenir assez longtemps. Mais il apparaît que le marché, en plus d’être grossier est presque ridicule. En effet, à ce jour, aucun médicament (mab ou autre) proposé dans la maladie d’Alzheimer n’a eu de rapport bénéfices/risques positif, et on peut sans risque affirmer que cette dégénérescence intimement liée à l’âge ne connaîtra jamais de révolution thérapeutique.

Il nous reste à espérer le miracle d’un mab pour une myopathie ou une leucémie infantile. Je veux y croire. En attendant, je propose de considérer les chercheurs investis dans des recherches thérapeutiques sur la maladie d’Alzheimer comme ayant a priori des conflits d’intérêts. Et je suis certain qu’il n’y a pas besoin de gratter beaucoup pour le prouver.

Références

Epidémiologie saugrenue

15 janvier 2023

Les faits divers sont médiatisés pour leur aspect saugrenu ou dramatique, jamais pour leur vertu pédagogique. Seuls des épidémiologistes obsédés par les chiffres peuvent tenter d’essorer les faits.

Après trois ans d’abstinences en Corée, l’Halloween 2022 à Séoul a généré tant de liesse que 154 jeunes âgées de 20 ans en moyenne ont perdu la vie. Soit une perte d’environ 10 000 années/qualité de vie dans ce pays où l’espérance de vie est de 83,5 années.

Fin 2021, l’Asie, avec une moyenne de 120 morts par million d’habitants (mMh), était moins touchée par le Covid19 que l’Europe avec 1800 mMh et les Amériques, très sévèrement touchées, avec 2700 mMh. À la fin de l’année 2022, le différentiel était le même avec cependant une progression plus marquée dans les pays d’Asie, malgré des mesures plus drastiques.

Il est difficile de savoir combien de vies ont pu être épargnées par les diverses mesures (confinement, masques et vaccins) prises dans chaque pays, car il est hasardeux d’évaluer ce qui se serait passé, si l’on n’avait pas fait ce que l’on a fait et inversement si l’on avait fait ce que l’on n’a pas fait. En recoupant diverses données, on peut estimer que ces mesures ont diminué le nombre de morts d’environ 20%. Acceptons ce chiffre, puisqu’il est impossible d’en proposer de meilleur ou de pire.

Sans minimiser cette épidémie, au risque de la lapidation, il faut tout de même dire qu’un âge moyen de décès supérieur à 80 ans est un chiffre en faveur de la bénignité.

La Corée du Sud a enregistré 29000 décès liés au Covid. En tenant compte de l’âge qui repousse l’espérance de vie, mais aussi de la sénescence immunitaire de ceux que l’épidémie a tués, un calcul grossier permet de dire que la Corée a épargné 15000 années-qualité de vie. L’épidémiologie est cruelle puisqu’une seule soirée festive a effacé presque deux ans de mesures sanitaires.

Aux USA en 2022, le Covid a tué environ 200 000 personnes tout aussi âgées. Les mesures en ont possiblement épargné 40 000, mais le nombre d’années-qualité de vie gagnées est certainement plus faible, voire négligeable, dans ce pays ou l’espérance de vie n’est que de 76 ans. Au cours de la même année, les armes à feu ont tué 44 000 personnes plutôt jeunes faisant perdre au minimum 1 200 000 années-qualité de vie. Toujours dans le même pays, le fentanyl, prescrit pour les douleurs a tué 60 000 personnes faisant perdre entre 1,5 et deux millions d’années-qualité de vie.

Les épidémiologistes sont de froid calculateurs amoraux et apolitiques. C’est pour cela qu’on ne leur a pas demandé leur avis. Si on l’avait fait, ils se seraient abstenus de le donner pour éviter, eux aussi, la lapidation. Ils auraient pu suggérer d’organiser des fêtes pendant le confinement ou de chercher un vaccin contre les armes à feu. D’autres auraient brûlé les stocks de fentanyl sans préciser que les douleurs sont plus fortes en cas de confinement.

Des propositions non seulement saugrenues, mais encore dépourvues d’attrait médiatique.

Références

Bref essai de talibanologie

3 janvier 2023

Les Talibans viennent d’interdire aux filles l’accès à l’université. Une brimade de plus dans la longue série qui caractérise leur nature et leur culture – si tant est que ces deux mots puissent convenir.

À en croire les chiffres, cette brimade n’est pas la première, puisque l’Afghanistan détient depuis longtemps le record de la plus faible espérance de vie pour les femmes avec la particularité unique d’être inférieure à celle des hommes. Même dans des pays comme la Chine et l’Inde où ce que l’on nomme l’héminégligence à l’égard des nouveau-nés féminins et leur infanticide se pratiquent encore, l’espérance de vie des filles est supérieure à celle des garçons.

Cela suppose que, dans ce pays très particulier, l’oppression et la brutalité envers les femmes dépassent ce que leur résilience et leur vitalité naturelles leur ont permis de supporter dans beaucoup d’autres pays.

Les évolutionnistes nous expliquent que cette privation de liberté que les mâles infligent à leurs femelles peut s’expliquer par l’angoisse que génère l’incertitude de paternité. Quel que soit notre amour de la nature, il faut bien admettre qu’entre les infanticides et la polygynie, la vie des femelles mammifères n’est pas un conte de fée.

Acceptons donc cette lointaine biologie qui, dans notre espèce, peut expliquer des atrocités comme la ceinture de chasteté, aujourd’hui disparue, et l’excision qui se pratique encore dans certains pays. Face à ces barbaries, l’obligation de porter le voile et de prudes vêtements pourrait apparaître comme dérisoire si elle ne s’accompagnait des sévices parfois mortels que subissent les désobéissantes. Chaque époque et chaque culture a déployé ses propres fantaisies machistes.

C’est paradoxalement un grand biologiste, Thomas Huxley, qui a été l’un des premiers à ouvrir les portes de l’université aux filles et à promouvoir leur éducation à l’identique de celle des garçons. Il a été également l’un des tout premiers, avec son ami Darwin, à démontrer notre parenté avec les grands singes. Tous deux ont dû affronter la fureur des évêques de l’Eglise anglicane qui n’acceptaient pas que l’être humain, « créature de Dieu » puisse être assimilée au monde animal. Ce qui n’a pas empêché cette Église, comme toutes les autres, de brimer systématiquement les femmes, donc d’entériner notre déplorable héritage biologique. Rien n’a jamais été limpide dans le chemin tortueux de l’hominisation.

Les biologistes ont donc parcouru ce chemin plus rapidement que les prélats et les imams. Quant aux fous de Dieu armés de kalachnikov, que doit-on leur reprocher ? D’être trop lents sur la route de l’hominisation ? De se tromper d’époque ? De n’avoir pas intégré l’utilité des femelles et des femmes pour l’avenir biologique ? Ou plus simplement de manquer des capacités cognitives nécessaires pour dominer les divers scénarios de l’affrontement entre nature et culture ?

Seuls des primatologues pourraient éventuellement répondre à cette question.

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Sport et chimie

15 décembre 2022

Commençons par un truisme : le sport est bon pour la santé

Soyons plus précis : L’exercice physique régulier et modéré, par exemple une heure de marche par jour, est excellent pour la santé physique et mentale.

Soyons maintenant plus documentés : dans l’immense majorité des troubles et maladies de l’Occident, les bénéfices de l’activité physique sont largement supérieurs à l’action de tous les médicaments. Les études et publications qui le prouvent sont innombrables et l’on peut même se demander pourquoi il faut faire des études pour confirmer une évidence millénaire.

Terminons par une assertion plus péremptoire et moins attendue : cette supériorité de l’activité physique ne concerne pas seulement le diabète, l’hypertension ou l’obésité, comme cela est déjà admis, mais aussi la dépression, les cancers, l’insuffisance cardiaque, les infarctus, l’asthme, l’insomnie, les maladies auto-immunes, la trisomie 21, la maladie bipolaire, les douleurs chroniques et tant d’autres que l’académie n’ose même pas mentionner par crainte de sabrer la pharmacologie.

Cependant, la plus grave des maladies de l’Occident est la démesure. Après avoir de nouveau admis consensuellement la supériorité de l’exercice physique sur toutes les thérapies antiques et modernes, on s’attendait à revoir les piétons envahir les rues et chemins et la rouille corroder les ascenseurs et escalators. Il n’en a rien été, le marché du muscle a masqué l’intérêt d’aller vider la poubelle par l’escalier, d’aller à pied à la boulangerie ou à l’école, et à vélo au travail. Car chaque menace sur un marché se traduit par la création de marchés compensatoires ou collatéraux. Les menaces sur le tabac ont créé le marché des patchs et des vapoteuses, probablement aussi toxiques, sans pour autant affaiblir les cigarettiers. De la même façon, les menaces sur la pharmacologie de la sédentarité ont créé le marché du muscle avec ses multiples salles de fitness, parfois accessibles par ascenseur depuis un parking souterrain. Les villages ont créé des parcours de santé parsemés d’agrès tôt abandonnés et aussitôt vétustes, au lieu de débroussailler leurs chemins communaux. On a vendu de magnifiques tenues de sport fluorées et des chaussures qu’il suffit d’enfiler pour avoir déjà la sensation de courir.

L’organisation de compétitions est devenue très lucrative. On en a programmé de saugrenues et dramatiques, ironman, ultra trail du Mont Blanc ou marathon des sables, conduisant à des convulsions, déshydratations ou hypertrophies cardiaques amputant la quantité de vie.

Le pire est le dopage que les professionnels paient par le piteux état de leurs vieux jours, mais qui concerne aussi, voire davantage, les amateurs, car l’idée de compétition devient vite obsessionnelle dans un monde où rien n’est gratuit. 

Avec la déraison, la chimie finit toujours par gagner.

Références

Ethnopsychiatrie

30 novembre 2022

Ni les citadins cultivés, ni les paysans besogneux de la Chine traditionnelle ne considéraient les troubles mentaux comme des maladies, mais comme des défis à relever dans la vie quotidienne. La nouvelle Chine, celle des entrepreneurs conquérants, s’intéresse aussi à la nosographie psychiatrique de l’Occident. Cependant le diagnostic de dépression est rare, car ce mot reste étranger à la culture médicale. Inversement, les troubles somatoformes y sont très fréquents. Dans un contexte où la souffrance psychique est perçue comme une faiblesse de caractère ou l’effet d’une éducation médiocre, les patients n’ont pas d’autre choix que celui de la somatisation pour chercher de l’aide. Cela s’articule avec la crainte de perdre la face, caractéristique de ce pays.

D’une manière générale les sociétés collectivistes expriment la souffrance par un langage du corps afin de maintenir les liens sociaux. Alors que dans les sociétés plus individualistes, la somatisation diminue au profit de l’expression directe des sentiments.

L’attachement aux traditions, aux communautés et aux structures familiales est un facteur de protection contre les troubles mentaux. Chez les adolescents indiens, la prévalence des troubles de l’humeur et du comportement était très faible ; elle augmente dès que la famille s’estompe. L’évolution des mœurs majore aussi les comportements à risque : addictions, violence et tentatives de suicide.

Les Samoans ont dix fois plus de troubles psychiatriques lorsqu’ils quittent leurs îles pour aller vivre en Nouvelle Zélande, mais ils en ont toujours moins que les Néo-zélandais.

L’augmentation importante de suicides chez les adolescents micronésiens après la guerre a été fortement corrélée à la disparition des maisons communales où ils se livraient à des activités de subsistance pour le village.

En Éthiopie, les rituels et la protection communautaire semblent aussi protéger contre divers troubles de la périnatalité. Le rite d’enterrement du placenta a étrangement montré un intérêt dans la prévention de la dépression du post-partum.

Plus globalement, ce que les anthropologues nomment « consonance culturelle » est favorable à la santé psychique, alors que la « dissonance culturelle » facilite les psychopathologies.

Deux enquêtes de l’OMS ont montré que vivre dans un pays en voie de développement constitue le meilleur critère de prédiction d’une évolution favorable de la schizophrénie

A l’intérieur du même pays, selon que l’on est rural ou citadin, le taux de dépression majeure passe de 8 à 15%.

Les tests neuropsychologiques pour détecter les troubles de la cognition sociale dans la schizophrénie et l’autisme, ont des résultats variables selon la nationalité, même pour des pays proches et similaires. Enfin, les critères des deux systèmes occidentaux de classement des maladies psychiatriques diffèrent pour 99% d’entre elles.

Ce n’étaient que quelques exemples pour montrer aux chimistes que la psychiatrie n’est pas encore prête pour la mondialisation.

Références

Marketing du hasard et du cancer

17 novembre 2022

La science mercatique est la plus achevée des sciences sociales, car elle sait décortiquer les invariants comportementaux de chaque classe. Un tableau ridicule, un yacht à usage portuaire, une psychanalyse pour chien ou un tatouage monstrueux se vendent avec une précision toujours renouvelée. Elle sait aussi exploiter le panurgisme jusqu’à désocialiser ceux qui n’ont pas le jeu vidéo, les chaussures, la barbe ou l’automobile correspondant à leur âge ou leur statut.

La mercatique médicale possède des leviers plus puissants, tels que l’angoisse et la vie éternelle, qu’elle manie avec une virtuosité digne des nonces et des augures de tous les obscurantismes.

Un seul exemple peut suffire. Le 2 janvier 2015, la revue Science publie une modélisation mathématique qui affirme que 65% des cancers sont dus au hasard des mutations cellulaires et très peu à l’environnement et au comportement individuel. Ils vont jusqu’à parler de simple « malchance ».

Toutes les agences de presse en sont informées et les heures de grande écoute sont immédiatement saturées par des journalistes n’ayant pas les moyens de comprendre l’article.

Un an plus tard, en janvier 2016, la revue Nature publie une étude aux résultats opposés : les cancers proviennent essentiellement du comportement et de l’environnement. Elle a peu d’écho, car personne n’aime répéter que le tabac, les UV, les fumées de diesel, les pesticides, les excès de viande et d’aliments transformés sont cancérogènes.

L’article de science avait asséné une vérité connue depuis longtemps ; les tissus les plus touchés par le cancer sont ceux qui ont le rythme le plus élevé de divisions cellulaires (peau, bronches, intestin). Il avait omis de préciser que si les mutations sont hasardeuses, elles n’en sont pas moins soumises aux agents cancérogènes externes. Il avait « oublié » le sein et la prostate. Il avait omis de parler des inégalités face au cancer, par exemple, un ouvrier a 10 fois plus de risque de mourir d’un cancer avant 65 ans. Le hasard est vraiment cruel envers les ouvriers ! Il semble aussi très cruel avec les fumeurs.

Alors, pourquoi tant d’omissions et un tel tapage médiatique pour un article plus mathématique que clinique ?

En février 2018, Science publie un autre article, a priori sans rapport, faisant la promotion d’une nouvelle méthode de détection de cellules cancéreuses par une simple prise de sang. L’écho médiatique est important.

Deux détails interpellent les rares observateurs attentifs. Les deux articles ont été sponsorisés par la fondation du magnat des supertankers, promoteur de la déforestation amazonienne et prosélyte de toutes les industries. Les auteurs sont presque les mêmes et la majorité d’entre eux sont actionnaire de la start-up qui propose ce test.

Un ingénieux marketing en amont, classique en médecine. Si vous voulez contourner la « malchance » en amont du cancer, venez faire notre test. Les gogos seront assurément plus nombreux que ceux des yachts, des tatouages ou du paradis. 

Références

Corrélations de la misère

2 novembre 2022

La corrélation entre obésité et précarité est connue. L’indice de masse corporelle des enfants est inversement proportionnel aux revenus des parents. La densité calorique d’un aliment est à l’opposé de son coût. Bien se nourrir coûte 1200 € de plus par an et par personne.

Pour les cancers, les corrélations sont fortes. Les ouvriers ont une mortalité par cancer plus élevée. Les cancers dits « curables » ont un taux de survie obéré par un faible statut. Et il existe un remarquable parallèle entre taux de chômage et mortalité par cancer.

D’autres corrélations sont moins connues. Par exemple, l’augmentation du niveau d’instruction diminue la prévalence des maladies cardiovasculaires. Un statut socio-économique médiocre aggrave le risque de psychose. Même pour les simples rhumes, un statut favorable en diminue le nombre et l’intensité.

Les pics de pollution au NO2 sont rapidement suivis d’une augmentation de la mortalité ; et devinez qui habite dans les quartiers exposés au plus fort trafic automobile.  

Il existe une parfaite corrélation inverse entre la mortalité infantile et l’éducation des mères. Fait surprenant, cela concerne autant les pays riches que les pays pauvres, chaque mois supplémentaire d’école diminue la mortalité infantile.

De faibles revenus pendant la grossesse entraînent des répercussions à long terme ; les adultes issus de ces grossesses ont un niveau de cortisol plus élevé (stress) et de plus faibles réponses immunitaires.

Les femmes pauvres subissent plus de césariennes et allaitent moins leurs enfants, deux faits dont les conséquences délétères sont innombrables et sous-estimées.

Revenons à une plus impeccable corrélation. Celle entre revenus et durée de vie. La pauvreté multiplie par quatre le risque de mort prématurée (avant 65 ans). Une enfance défavorisée double le risque de mort prématurée, et la persistance de ces conditions défavorables à l’âge adulte le double encore. La misère dans les pays riches est plus dure, elle fait perdre 8 ans d’espérance de vie aux hommes et 5,4 aux femmes, alors que dans les pays pauvres le différentiel est de 2,6 ans pour les hommes et 2,7 pour les femmes.

Ceux qui n’aiment ni les corrélations, ni les pauvres, accusent ces derniers de fumer, boire, manger des chips, ne pas faire de sport et trop regarder la télé. Comportements qui ont fait l’objet de savantes publications évoquant la « constellation comportementale de la privation ». C’est certain, les disparités initiales peuvent conduire à des inégalités plus importantes et des boucles de rétroaction peuvent fonctionner sur des générations.

Les causes de mort prématurée proviennent pour 30% de prédispositions génétiques, pour 30% de mauvaises conditions sociales, et pour 40% de conduites à risque.

Aucun doute, l’éducation et les salaires sont les meilleurs leviers du niveau sanitaire.

Le surréalisme biomédical va probablement chercher d’éventuels gènes de prédisposition à la pauvreté et proposer des thérapies géniques adaptées.

Bibliographie

Pollution et fécondité

21 octobre 2022

La bibliographie concernant les preuves de l’influence néfaste des pesticides sur la spermatogenèse, la fertilité masculine et la fécondité des couples, est déjà volumineuse. Les perturbateurs endocriniens ont un effet délétère sur les organes génitaux des descendants sur plusieurs générations. Cette connaissance solidement acquise ne modifie guère l’usage de ces produits. Le plus étonnant est qu’elle ne semble pas ébranler le principe même de leur utilisation ; un nouveau produit en détrône un autre, laissant supposer que l’on espère toujours découvrir d’incohérents produits susceptibles de détruire la vie végétale sans affecter la vie animale et humaine.

Il nous était plus difficile de prévoir que la pollution aux particules fines (PM2,5 et PM10) aurait aussi un jour un effet dramatique sur la reproduction en augmentant les avortements spontanés, la mortalité néonatale et la prématurité. On constate une nette diminution du poids de naissance sous l’effet des PM10, mais aussi sur d’autres polluants tels SO2, O3, CO et benzène. La corrélation inverse entre trafic routier et poids de naissance est significative. Les métaux lourds ont des effets similaires sur les avortements spontanés, la prématurité, la mortalité néonatale et l’hypotrophie fœtale.

Les détracteurs des écologistes se réjouiront d’apprendre que ces polluants ne sont pas la principale cause de la baisse de fécondité dans nos pays développés. En effet, la première cause est d’ordre social : c’est l’âge de plus en plus avancé de la première grossesse. Malgré tous nos progrès, nous n’avons pas su modifier la période optimale de fertilité qui reste située entre 18 et 36 ans, tant pour les hommes que pour les femmes, avec un pic à 24 ans. La nature préfère obstinément les jeunes gamètes.

Le phénomène est bien connu dans tous les pays : la croissance économique est toujours accompagnée d’une baisse de la natalité. Lorsque la Chine était pauvre, elle imposait autoritairement l’enfant unique, maintenant qu’elle s’enrichit, elle encourage la natalité. Contrairement aux autres espèces où la disponibilité des ressources détermine la démographie, dans la nôtre, il apparaît que la prospérité ne peut être simultanément économique et démographique.

L’immigration est alors la meilleure solution pour l’avenir démographique des pays où l’infécondité est sociale. Cependant, avec la mondialisation des nuisances, on peut redouter une internationalisation de l’infécondité. Ce qui serait assez préoccupant pour notre espèce.

Les théories catastrophistes en géologie et biologie ont été démenties par Lyell et Darwin. On peut raisonnablement penser qu’elles ne seront pas plus pertinentes en écologie. La vie et la planète subsisteront, les nuisances d’Homo sapiens ne sont catastrophiques que pour lui-même. Il s’agit d’un équilibre de type proie/prédateur particulier puisque la même espèce y joue les deux rôles.

Bibliographie

Scénarios contradictoires

10 octobre 2022

La biologie de l’évolution essaie de reconstituer les scénarios qui ont conduit à la modification des espèces. La biologie moléculaire étudie les mutations génétiques et leurs conséquences sur les organismes actuels.

Les molécularistes reprochent aux évolutionnistes de raconter de « belles histoires » sans en apporter de preuves, alors que ces derniers reprochent aux premiers de réduire la vie à des codages simplistes sans tenir compte de la complexité des contraintes environnementales.

Les généticiens auraient la tête bien pleine, remplie de preuves, alors que les évolutionnistes auraient la tête bien faite, remplie d’hypothèses.

Bien que les deux domaines se complètent admirablement, l’évolution reste mal aimée depuis que Darwin a osé démanteler les créations de Dieu. La préférence va à la génétique qui montre la perfection divine de l’architecture du vivant.

Quant aux créationnistes, ils se dispensent de théories et de preuves. Tant que leur dogmatisme n’entravait pas la marche de la science et de son enseignement, on pouvait les laisser jouer dans la cour. Hélas, par je ne sais quel truchement, ils reviennent en force dans les ministères de plusieurs pays de l’OCDE, et non des moindres. Est-ce pour cette raison que certaines publications sont fallacieusement claironnées par les médias ?

La plus populaires et la plus solide des théories évolutionnistes est celle de la persistance de la lactase chez les éleveurs de bovins. Une étude récente vient de démontrer que cette tolérance au lait a également été favorisée par les famines et épidémies qui ont frappé l’humanité. Cette étude a été présentée comme contradictoire, alors qu’elle vient tout simplement confirmer la meilleure survie aux famines des populations qui ont eu le lait comme substitut nutritif.  

Lorsque l’on a évalué que le nombre de cellules de notre microbiote était cent fois supérieur à celui de nos propres cellules, notre génétique divine en a souffert. Puis une modélisation a contesté ce ratio en le ramenant à dix ; elle a aussitôt bénéficié d’un large écho médiatique. Pourtant cela ne change rien au fait que nos gènes microbiotiques nous façonnent plus que ceux qui nous ont été divinement attribués !

Une autre théorie évolutionniste très populaire est celle dite « effet grand-mère » pour expliquer l’énigme de la ménopause. Les grands-mères, libérées de la procréation, auraient permis une meilleure survie de leur progéniture en assistant les mères, voire en les remplaçant en cas de mortalité liée à l’accouchement. Chaque fois qu’une hypothèse vient contredire cette « belle » histoire, elle est assurée d’une diffusion en prime time.  La plus cocasse a suggéré que la préférence des hommes pour des femmes plus jeunes a conduit à une accumulation de mutations génétiques nuisibles à la fertilité des femmes plus âgées.

Inutile d’expliquer pourquoi Dieu a créé les hommes avec une préférence marquée pour les femmes les plus jeunes ; il suffit d’en faire un dogme.

Références